.0 036 - La Saga des Thillet - Chapitres 7 - 8 ____________________________________ - Les Images de Grand-Père
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Chapitre VII 1867 - 1906

Je me nomme Jules Thillet


C'est en l'an de grâce 1867 que j'ai vu le jour à Saint Jacques des Arrêts . Il avait beaucoup neigé la veille, la route était impraticable et le froid intense. C'est grand-mère Jeanne-Marie qui a fait office de sage-femme. Heureux présage l'année précédente les écoliers pour la première fois ont eu la possibilité d'obtenir le certificat d'études primaires,à la fin de leur scolarité.

Je ne reviendrai pas sur les événements qui ont émaillé mon enfance, mon père Antoine vous a décrits amplement, les peines et les joies qui nous ont accompagnés au fil de nos déménagements.

J'avais 5 ans lorsque nous avons emménagé à Tramayes dans la ferme du hameau de Champvent si bien que mes souvenirs de l'époque sont imprécis. J'ai 12 ans lorsque mon père achète la maison de la Garde et 15 lorsque je la quitte pour me rendre à Saint-Genis Laval chez les frères Maristes.

Mais il me faut reprendre la fin du récit interrompu par Antoine. Je le vois, assis devant la cheminée où flambe un bon feu de bois. Il ne parle plus, ses yeux sont clos et une larme coule sur sa joue. Je respecte ce moment de tristesse et reprend la plume pour vous décrire ce qu 'il n'a pas pu me dicter. Nous en étions restés au postulat à Saint- Genis-Laval et à mon retour à Tramayes à l'occasion du décès de grand-père Pierre-Benoît.

Dans un premier temps, deux naissances se sont succédées de 1883 à 1886. Mariette qui ne survécu pas et Jean-Philippe que grand-mère a élevé. Je comprends le silence de mon père. Il sait que ces naissances répétées, dont il est responsable, ont contribué à la triste fin de son épouse.

Le 15 décembre 1886, notre maman perd connaissance. Le docteur appelé d'urgence constate qu'elle est enceinte d'un bébé qui ne donne plus signe de vie. Il profite de sa voiture à cheval pour l'hospitaliser et le lendemain elle accouche d'un petit Joanny mort né. Une fièvre maligne et tenace emporte la maman cinq mois plus tard.

Une grande détresse s'abat sur la maison de la Garde. Quatre enfants dont le plus âgé à 10 ans restent à la charge de grand-mère Jeanne-Marie qui leur évite ainsi l'orphelinat. Elle est secondée par ma sœur aînée, Marie-Benoîte, qui ne s'est pas mariée. Mon père n'a que 54 ans. Il surmonte son chagrin et assure les besoins matériels de sa petite famille.

Pendant ces tristes années j'ai passé les étapes du postulat, du noviciat et du scolasticat qui ont encouragé ma vocation d'enseignant. Pendant trois années, comme tous les jeunes frères, en plus des études, j'assume des travaux manuels en cuisine et atelier.

Comme je suis de bonne constitution on m'envoie en déplacements successivement à Souvigny, Domigny, et Mazenay. Enfin je suis nommé enseignant adjoint et, en raison du malheur qui a frappé notre famille, j'obtiens le poste qui est vacant à l'école libre de Tramayes.

Août 1885, à 18 ans, je débute dans l'enseignement et j'apprécie le fait de me trouver en pays de connaissance. J'ai parmi mes élèves mon petit frère Jean-Marie qui n'est pas le plus sage des garçons. Je suis à proximité de mon père que je réconforte par mes visites dominicales. Je lui donne la main aussi pendant les vacances scolaires ainsi qu'à mon oncle Claude de Saint Jacques. Avec Jeannette ils ont maintenant quatre filles.

Les deux aînées, Jeanne-Marie 13 ans et Marie-Joséphine 12 ans sont des chipies qui ne manquent pas une occasion pour me faire des farces. Elles sont fières de me réciter une fable de La Fontaine afin de me prouver leur savoir : "Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, six forts chevaux tiraient un coche."

Au creux des Vaults le chemin est plutôt caillouteux et ce sont deux fortes vaches qui tirent le tombereau.

 

Pendant mon séjour à Tramayes, je rencontre un jeudi monsieur Martin qui était mon instituteur de l'école publique. Il me félicite d'avoir réussi à accéder à la fonction de maître d'école mais me dit que j'ai fait le mauvais choix en restant chez les Maristes qui ne sont pas réputés pour bien payer leurs enseignants. C'est un fait que depuis mes débuts, le frère visiteur ne m'a pas souvent remis de quoi remplir ma bourse. Mais cela n'est pas mon principal souci.

Je suis logé à l'école, je mange le midi à la table de monsieur le curé dont la bonne, Augustine, mériterait le cordon bleu des cuisinières.

Dans nos conversations, il m'arrive de ne pas être d'accord avec le saint homme au sujet de la limitation des naissances dans les familles. Respectant scrupuleusement l'enseignement de l’Église, il estime que l'abstinence est le seul moyen d'éviter la venue trop rapprochée des bébés. La relation sexuelle de l'homme et de la femme ne doit se faire qu'avec l'intention de la procréation.

Augustine derrière son dos lève les yeux au ciel. Je vois bien qu'il ne connaît rien à l'amour, moi non plus d'ailleurs si ce n'est par l'exemple vécu de mes parents. Je vais souvent sur la tombe de ma petite mère dont l'affection me manque beaucoup.

J'obtiens de bons résultats avec mes élèves. Je présente les plus grands avec succès à l'examen du certificat d'études.

Ce bon temps ne dure pas plus de trois années.

En 1889 je suis envoyé en remplacement à l'école Sainte Marie de Blanzy où depuis trente ans les frères Maristes assurent l'enseignement primaire. Ensuite, plusieurs postes comme aide enseignant me sont proposés, à Rochefort-Montagne, puis à Courpière et St Amand-Montrond. Des déplacements difficiles en voiture hippomobile et parfois à pied.

En Mai 1891 je participe à Varenne-sur-Allier aux travaux d'installation de la nouvelle maison provinciale en communauté avec six jeunes frères de St Genis-Laval. Il faut meubler et rendre habitables les nombreuses pièces de cet immense bâtiment flambant neuf. Le travail ne manque pas. En juillet d'autres frères nous rejoignent en renfort pour aider à cette organisation où tout est à faire.

Maison provinciale de Varennes sur Allier

La construction de cette importante bâtisse fut un chantier énorme pour l’époque. Les matériaux amenés à pied d’œuvre avec des tombereaux traînés par de forts percherons. La pierre extraite à Montaigu-le-Blin et le sable dans l’ Allier. Les pierres d'angle et d'entourage de portes et fenêtres, transportées par chemin de fer, depuis Saint-Denis de Cabanes, près de Charlieu. (1)

(1) On construisit en 1892 une école gratuite de deux classes en bordure de la rue du 4 septembre. Cette école comptait 40 élèves dès septembre 1893. La fin du siècle fut la période la plus prospère pour la maison des Frères à Varennes. Il y avait à cette époque dans la Province du Centre près de 400 Frères qui dirigeaient 95 écoles dans les diocèses de Moulins, Clermont, Nevers, Autun et Bourges.

J'ai décidé de consacrer ma vie au service des enfants sous l'habit de cher frère. Mes supérieurs ne sont pas pressés de me voir prendre une décision aussi importante, sans doute parce que je n'ai pas le physique de l'emploi. Il me faut attendre 1893 pour faire ma profession temporaire suivie par l'envoi comme maître auxiliaire pendant deux ans à La Machine.
 

Ecole libre de La Machine

Enfin le grand jour arrive le 19 septembre 1895. Je suis admis à la profession perpétuelle . Nous sommes vingt neuf jeunes novices reçus par Mr l’Abbé Vichy, Curé de Varennes, qui a été délégué par l'évêque de Moulins pour la cérémonie de l'intronisation dans la nouvelle et vaste chapelle de la maison. Avant la messe solennelle le frère "garde-mites" nous a remis notre nouvelle tenue : Le costume comprend une soutane noire, un manteau, un rabat blanc . Un cordon de laine, noué à la taille, signifie, par les trois nœuds, les vœux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté. Pendant la cérémonie, le cher frère Théophane, notre supérieur général, nous remet à chacun une croix en cuivre incrustée d’ébène. que nous portons sur la poitrine.
 

Me voilà donc frère pour la vie et, ma première affectation d'enseignant, est à l'école libre de Chauffailles.

La France a un nouveau président, Félix Faure qui remplace Casimir Périer démissionnaire. Je suis curieux de découvrir ma nouvelle mission qui me rapproche de mes racines du Haut Beaujolais. J’arrive le 15 Août 1897 par la nouvelle ligne de chemin de fer de Moulins à Paray-le-Monial, changement en direction de Lozanne.

Quel progrès pour se déplacer ! Je suis passionné par la technique de propulsion utilisant la vapeur d'eau, impressionné en voyant les volutes de fumée qui s'échappent de la cheminée et surpris au son strident du sifflet. Je suis accueilli en gare de Chauffailles par Monsieur Bonnet qui dirige et enseigne à l'école libre. Accueil sympathique qui me laisse augurer de bonnes relations, qui deviendront par la suite amicales.

Je découvre cette petite ville que je ne connaissais pas et aussi une région vallonnée et verdoyante à souhait. Je suis en charge de la classe du certificat d'étude et je suis logé à l'école. Je prends mes repas au couvent des sœurs de l'Enfant Jésus, en compagnie de l'aumônier.

Ma première ballade à pied est pour Mussy-sous-Dun où vient d'être construit un viaduc pour la ligne que je viens d'emprunter. Sa longueur est de 561 mètres, ce qui fait de lui le deuxième plus long viaduc en pierre de France. Sa hauteur atteint 60 mètres, il possède 18 arches en plein cintre avec une ouverture des voûtes de 25 mètres. Bien que mesurant 1m.90, je me sens minuscule en passant sous l'arche principale. Quand je pense qu'il a suffit de 250 ouvriers et seulement trois années de labeur pour réaliser ce chef d’œuvre, je suis en admiration devant le talent des bâtisseurs de cette fin de siècle.
 

Viaduc de Mussy-sous-Dun

Mon année scolaire se passe très bien. Les petits chauffaillons de ma classe sont intelligents et travailleurs. Ils obtiennent tous leur certificat d'étude en fin d'année. Monsieur Bonnet me complimente et organise une petite fête, bien arrosée, lors de mon départ. Je quitte avec regret ce charmant village sans savoir qu'un jour prochain j'y reviendrai dans d'autres conditions .

Retour à Varennes pour donner un coup de main à la cuisine avant de reprendre le rythme des remplacements à Montceau-les-Mines, Gueugnon puis Chagny où je reste deux ans avant de seconder des frères à Charolles, à Lormes, Donzy et au Mayet-de-Montagne où je vais fêter un triste Noël en raison des événements qui nous menacent.

Le «père Combes» ainsi nommé car il a été séminariste, est ministre chargé des cultes, il fait preuve d'un anticléricalisme virulent en présentant les lois de 1901 sur le droit des associations et, plus encore par celle de Juillet 1904 qui instaure l'interdiction de l'enseignement par les congrégations religieuses.

En Mars nos supérieurs sont intervenus auprès des parlementaires afin d'obtenir l'autorisation de continuer d'enseigner. La demande à été refusée et la loi votée confirme cette interdiction pour toutes les congrégations religieuses qui sont de ce fait menacées d'expulsion. Ceux qui résistent en prétendant au droit de rester dans leurs couvents sont expulsés manu militari, tels les chartreux, que des gendarmes viennent tirer de leur retraite pour appliquer la loi d’interdiction.

C’est ainsi que des milliers de religieux trouvent refuge à l'étranger. Notre supérieur général nous réunit à Varennes pour nous expliquer la situation et nous donner les directives suivantes :

1- Possibilité de partir pour Beyrouth au Liban où des frères Maristes sont prêts à nous accueillir.
2- Rester en se sécularisant tout en étant secrètement religieux.
3- Séculariser totalement,

Les frères Maristes et leurs élèves à Varennes avant leur départ pour le Liban

« Le 1er mai, après des adieux émouvants à ceux qui restaient en France pour sauver les œuvres, quarante volontaires, jeunes pour la plupart et le corps professoral, quittaient Varennes. La « Nef du Salut » les débarquait à Beyrouth le 9 mai et la colonie mariste était accueillie par les Frères du Liban. Les quarante exilés de Varennes se fixèrent à Amchit.

Mes supérieurs m'ont demandé de rester afin de prendre soin des frères âgés qui demeurent à la maison de Varennes sous la protection de la population. J'ai rangé la soutane et le rabat et repris difficilement mes habits civils car j'ai un peu grossi entre temps. Il me faut trouver un tailleur pour un nouveau costume.

Un nouvel ordre écrit, me demande de rejoindre Bourges où l'école manque d'enseignantssuite au départ de nombreux frères. Cette nouvelle destination ne me réjouit pas mais j'ai fait vœu d'obéissance, donc j'obtempère. Me voilà encore une fois en route avec mon costume tout neuf, ma petite valise et ma bourse plate.

Je prends le train en direction de Bourges.

 

Chapitre VIII 1906 - 1952

La seconde vie de Jules Thillet

Me voici donc installé à Bourges à l'école Saint Dominique qui porte désormais le nom de Jules Grevy. Le directeur est un ancien frère Mariste qui tout comme moi a décidé de rester secrètement religieux sous l'habit civil. Il me confie, en classe de 8ème, une trentaine de petits Bourgeois à qui je dois apprendre les notions élémentaires du programme réservé à cette classe d'âge. Je n'ai aucune difficulté a intéresser mes élèves à cet enseignement mais je rencontre une animosité de la part de l'inspecteur d'académie qui a connaissance de mes antécédents religieux, me suspecte de ne pas être suffisamment laïc à son goût.

Aux vacances de Noël, je décide de retourner dans ma famille passer les fêtes dans la petite maison de la Garde ou je retrouve après cette longue absence mon père Antoine et ma sœur Maria qui se dévoue au service de la famille depuis la mort de grand-mère. Au village je rencontre l'instituteur qui m'a remplacé. C'est Claude-Marie Passot, originaire d'Aigueperse dont la maman était la meilleure amie de ma petite mère. Nous sympathisons et il m'invite à faire réveillon en leur compagnie. Son épouse Françoise et sa sœur Louise m'accueillent dans lamaison attenante à l'école. Ambiance sympathique et, aux douze coups de minuit, une embrassade traditionnelle qui accompagne nos vœux de bonne année. Pendant le repas j'ai remarqué la discrétion de Louise mais aussi le fait qu'elle n'était pas insensible à ma présence. De mon côté je ne reste pas de marbre devant le charme de ses trente ans. Le bon vin aidant je lui demande la faveur de lui écrire à mon retour à Bourges. Elle réside dans le Clunysois, au domicile de son frère Joanny Poncet.

Chaque fois que je lui écris avec des mots de plus en plus chargés d'amour, mon cœur bat la chamade et il ne se calmera qu'aux vacances de Pâques où je retrouve Louise à Château et que toute rougissante elle accepte de m'épouser.La cérémonie en toute intimité a lieu dans la petite église près du château qui domine le village, le 4 Août 1906. Entre temps j'avais demandé a être totalement sécularisé et remis de mes vœux. A 40 ans je découvre enfin le plaisir charnel qui m'était refusé pendant ces longues années de tentations inévitables à tout homme normalement constitué.

Et que pensez vous qu'il s'en suivit ?

Un petit Jean Ernest qui ne tarda pas à montrer le bout de son nez le 5 mai 1907. Comptez bien sur vos doigts, les neuf mois et un jour sont bien révolus.

Pour moi, la vie se complique. Il m'a fallu trouver un logement dans le quartier de l'école et nourrir ma petite famille. Plus question de chambre gratuite ni de cantine. Je suis toujours payé avec un lance-pierre et il me faut chaque mois réclamer mon salaire modeste à l'économe. Heureusement Louise sait accommoder les restes et confectionner elle-même ses habits.

La France va mal et traverse une période de troubles, les vignerons du Sud-est se révoltent. Les inventaires des biens de l’Église provoquent des résistances dans les paroisses catholiques. Des manifestations s’y opposent, tandis qu’une circulaire de février 1906 dit que les agents chargés de l’inventaire demanderont l’ouverture des tabernacles. Cette décision suscite l’émotion des fidèles de Bourges, pour qui cela constitue un grave sacrilège.Le 27 février 1906, des heurts ont eu lieu dans la commune de Monistrol-d'Allier. Le 3 mars, lors de la tentative d’inventaire faite dans la commune de Montregard, André Régis, est grièvement blessé; il mourra le 24 mars. Le 6 mars, lors d’un autre inventaire, un paroissien, Géry Ghysel, est abattu dans une église d'Alsace.

Que se soit sous les rois ou bien en République, c'est toujours le peuple qui souffre et qui paye les pots cassés.

Dans notre appartement sous les toits, c'est Ernest qui est notre roitelet et qui va bientôt avoir une petite sœur Isabelle qui voit le jour le 10 Octobre 1908. Heureusement que l'épicier de notre rue nous fait crédit jusqu'en fin de mois et que notre loyer n'est pas trop élevé. Le plus difficile est de lutter contre le froid en hiver. J'ai fait l'acquisition d'un poêle à bois alimenté par l'Auvergnat du quartier qui me livre les bûches en sacs de 50 kilos au rez de chaussée. En rentrant de l'école il me faut les monter au 3ème étage où m'attend ma petite famille.

Louise me dit avoir reçu un courrier en provenance de Chauffailles. Je m'empresse d'ouvrir le pli qui m'est envoyé par Philibert Bonnet. Depuis l'année scolaire passée dans son école, nous sommes restés en relation épistolaires amicales. Je lui ai exposé les difficultés que je rencontre et c'est à ce sujet qu'il me répond en me signalant qu'une boutique et son appartement se sont libérés avenue de la gare près des commerces. Connaissant mes capacités manuelles il m'assure qu'il me serait possible de vivre mieux que dans l'enseignement en assurant des réparations en tous genres.

Pendant mon séjour à Bourges et pour mettre un peu de beurre dans les épinards, j'ai travaillé chez un horloger dont le fils était l'un de mes élèves. C'est par ce brave homme que j'ai acquis les quelques notions d'horlogerie qui me permettent d'envisager une autre carrière. Louise qui s'ennuie dans son pigeonnier m'encourage à faire le pas et c'est donc au mois de juillet, l'année scolaire terminée que je donne ma démission .

Nous partons sans regret de Bourges en direction de Château où la maman et ses petits restent pendant que j'aménage, à Chauffailles, notre future résidence. Il me faut non seulement meubler la maison mais aussi acheter le matériel nécessaire à l'exercice de mon nouveau métier.

Comme ma bourse est toujours aussi plate et sur recommandation de l'abbé Bachelet, je contacte le forgeron taillandier Antoine Charnay qui me prête la somme de 200 francs sans intérêts. Un vieil horloger de Charlieu qui arrête son activité sans successeurs, me cède son matériel à bon compte.

Ma première cliente, vous l'aurez deviné est la femme du taillandier, Maria Charnay, dont l'horloge à balancier ne fonctionne plus depuis la naissance de sa cinquième fille qui, elle aussi, s'appelle Louise.

Avec mon capital emprunté, j'ai fait l'acquisition d'un vélocipède qui me permet de me déplacer plus rapidement qu'à pied pour les dépannages à domicile.

Mon vélo est un objet de curiosité car il est équipé du nouveau système de roue libre qui évite de pédaler dans les descentes.
 

 

Noël 1909,

La joie règne au n° 7 de l'avenue de la gare. Nous voici bien installés et illuminés car la fée électricité, est nouvellement arrivée à Chauffailles et elle éclaire notre cuisine et mon établi dans l'atelier.

Fini le temps des lampes à pétrole et de l'odeur qui s'en dégage. Vive le progrès qui ne cesse de m'étonner. J'ai maintenant la possibilité de travailler la nuit tombée sans être dérangé par les clients de la journée. Le travail ne manque pas. Réveils, montres, horloges, rien ne résiste à ma patience et mon habileté. En deux ans j'ai pu rembourser Antoine Charnay qui est devenu mon meilleur ami.

Ma renommée dépasse les limites du village, les Chauffaillons me nomment le Père Thillet et, de bouche à oreille, recommandent mon savoir faire en tous domaines. Ils ne se contentent plus de me confier l'horlogerie, on m'apporte de la vaisselle à recoller, des lunettes aux verres cassés, des vélos à réparer, des instruments de musique et même des harmoniums aux soufflets crevés. J'accorde aussi les pianos. Chaque fois mon expérience s'enrichit, alimentée par quelques rares ouvrages techniques.

Louise est heureuse de ce succès mais parfois inquiète lorsque je dépanne à demeure des clients dans les villages voisins. Un soir du printemps 1910 elle m'annonce que je vais être à nouveau papa. C'est une deuxième fille que nous baptisons Germaine au mois de novembre. Ernest et Isabelle sont en admiration devant ce petit bébé qui les regarde en souriant.

Noël de la même année, notre curé que j'assiste pour les chants grégoriens des messes et vêpres, me demande d'innover à la veillée en chantant le minuit Chrétien accompagné par l'orgue nouvellement installé :

"Minuit Chrétiens, c'est l'heure solennelle

où l'enfant Dieu descendit jusqu'à nous ... "

 

Les paroissiens étonnés en redemandent pour les Noëls qui vont suivre.

C'est encore en Novembre, deux ans après, que notre famille s'agrandit avec l'arrivée de Raymond, un beau bébé bien constitué. Est-ce une coïncidence, le premier ministre Raymond Poincaré est nommé président de la République.

1912 environ - Isabelle - Germaine et Ernest avec leurs parents

Des nouvelles inquiétantes nous parviennent par l’intermédiaire du "Journal de Roanne". Le service militaire est porté à trois ans par le Général Joffre à la suite des tensions avec l'Allemagne. Un mauvais présage les confirme par l'ultimatum de l'Allemagne à la France le 31 juillet 1914 suivi par la déclaration de guerre et la mobilisation générale.
 

 

Avec mes 47 ans révolus, je ne fais plus partie de la réserve territoriale, au grand soulagement de Louise qui craignait me voir partir.

En 1915 les combats font rage en Champagne et en Artois. En Mars un Zeppelin bombarde Paris. Le 12 Octobre est le jour le plus meurtrier de l'histoire de France avec 22591 morts sans compter les blessés. Parmi eux les annonces de nombreux jeunes du canton morts au champ d'honneur.

C'est dans ce triste environnement que Louise donne le jour à un autre garçon que nous baptisons Henri-Joanny. L'aîné, Jean-Ernest est ravi de cette abondance de petits frères.

L'année 1916 est marquée par les affrontements de la campagne de Verdun, de février à décembre. Le général Lyautey est nommé ministre de la guerre. Toujours des combats en 1917 et des morts de part et d'autre. En avril, 30000 soldats tués en dix jours. Les Français utilisent les chars d'assaut Schneider pour la première fois.

Une heureuse parenthèse pour vous annoncer la naissance d'Alphonse, le 23 septembre 1917. Ce sera le dernier de la fratrie et le plus drôle.

On ne parle pas beaucoup de l'aviation qui se limite à quelques mission d'observation mais aussi de bombardements avec le G-4 de l'ingénieur René Caudron. Les escadrilles françaises découvrent un appareil très maniable, assez rapide, et surtout capable de voler plus haut que les chasseurs allemands.

En 1916 l'état-major français lance un raid aérien de plus de 50 bombardiers G-4 contre les villes de Rhénanie.

Bombardier bimoteurs G4 Caudron

Le 30 Janvier 1918 on apprend que Paris a été bombardé par 28 avions allemands faisant 61 morts. Le 29 mars: un obus allemand tiré par un canon tombe sur l'église Saint-Gervais de Paris 88 morts 69 blessés.

Enfin une bonne nouvelle, le général Pershing met les forces américaines à la disposition de Foch. Plus de deux millions de soldats américains sont envoyés en Europe à partir d’avril en renfort des troupes anglaises et canadiennes.

 

11 novembre 1918.

 

Le cessez-le-feu est effectif à 11 heures, entraînant dans l'ensemble de la France des volées de cloches et des sonneries de clairons, et annonçant la fin d'une guerre qui a fait pour l'ensemble des belligérants plus de 18,6 millions de morts, d'invalides et de mutilés, dont 8 millions de civils.

Une cérémonie est organisée par la commune de Chauffailles en relation avec la paroisse. Une messe solennelle, un défilé avec remise de gerbes au monument aux morts de 1870 et une allocution émouvante du maire avec citation de toutes les victimes de nos familles. Au sein de la fanfare, j'ai pour mission d'assurer la sonnerie aux morts au clairon accompagné par un roulement feutré du tambour.

Comme s'il n'y avait pas assez de misère causée par la folie des hommes, un autre fléau s'abat sur la France. La grippe espagnole fait encore de nombreuses victimes. On parle de plus de 20 millions de morts dans le monde.

 

Merci Seigneur d'avoir épargné notre petite famille.

 

Petite famille qui voit grandir ses enfants en âge et en sagesse. Je suis sans doute un peu trop sévère avec eux, ce que me reproche Ernest qui, du haut de l'impertinence de ses 14 ans, s'oppose souvent à ma sévérité.

Je dois reconnaître qu'en revanche il m'aide souvent dans mon travail. Je lui ai réparé un vieux vélo avec lequel chaque semaine, avant l'école, il livre à domicile les abonnés au journal régional. Il m'accompagne aussi lors de mes tournées d'entretien des horloges d'églises dont j'ai la charge.

J'apprends qu'un violent incendie s'est déclaré en pleine nuit au troisième étage de la maison provinciale de Varennes. Toute la structure intérieure étant en bois, le feu s’est étendu rapidement. La population du pays a été admirable de dévouement pour recueillir les Frères retraités.

Germaine et Isabelle ont fait leur communion solennelle la même année. Louise leur avait confectionné de belles robes blanches, plus décentes que celles des filles de la ville qui, pour suivre la mode, raccourcissent leurs jupes. Archevêques et évêques de France protestent contre les danses nouvelles et la trop grande liberté des modes féminines.


 

Le Charleston

La vie économique reprend vigueur après ces années de guerre. On voit fréquemment passer des automobiles dans le bourg et je ne tarde pas à me présenter à l'examen du permis de conduire que je réussi avec le n° 18 pour le département de S&L.

Le dépositaire Citroën de Mâcon me demande de présenter le nouveau modèle à la foire exposition de Chauffailles en m'assurant un pourcentage sur les commandes éventuelles. Mon aura s'en trouve augmentée avec cette présentation de la Type A dont le moteur 4 cylindres de 1323 cm3 permet une vitesse maximale de 65 km/h. J'assure le convoyage et les essais pour les acheteurs motivés.
 

 

Trois voitures sont vendues dont le modèle présenté à Louis Van de Valles qui vient d'installer une usine de tissage après avoir épousé sa marraine de guerre, jeune fille du pays. Une autre "type A" est réservée par Claude-Marie Paillard mon voisin industriel tisseur. J'en profite pour lui demander de prendre en apprentissage de gareur, Ernest qui a terminé l'école primaire, le certificat d'études en poche. Monsieur Paillard accepte avec plaisir et confie mon aîné à son contremaître. Les gareurs sont très recherchés dans l'industrie textile. (1)

(1) Le gareur veille au bon fonctionnement des métiers à tisser. Il assure le réglage et la mise en route des ordres de fabrication. Polyvalent irremplaçable, il ajuste ou répare dans les meilleurs délais les machines afin que la production ne soit pas interrompue. Orfèvre de la mécanique de précision, il peut également participer à la mise en place de nouvelles créations. C’est un métier complet qui ne connaît pas la routine : chaque nouveau tissu fait appel à une technicité spécifique du gareur.

La technique de ce début du 20ème siècle ne cesse pas de m'étonner. La radiodiffusion fait son apparition avec le lancement des programmes de la première station radio privée, Radiola, par Émile Girardeau avec Marcel Laporte, animateur baptisé Radiolo. J'ai hâte de pouvoir m'offrir un poste de réception, mais Louise n'est pas aussi pressée. Les filles se plaignent de ne pas avoir assez chaud dans leur chambre. Je trouve une solution en perçant un orifice circulaire dans le plafond au dessus de la cuisinière ce qui permet à la chaleur de monter à l'étage.

Les années se succèdent en voyant grandir nos enfants et mes économies fondre au soleil pour nourrir, habiller tout ce petit monde. Isabelle rejoint son frère à l'usine Paillard pour nouer les fils de soie. On utilisait à l'époque l'habileté des doigts des adolescents pour ce travail.

Germaine douée pour les études est en pension à Saint-Laurent elle se destine au secrétariat et se passionne pour la peinture à l'huile et le piano. Raymond est un bon gymnaste, il collectionne les succès au sein de la FIDES particulièrement à la barre fixe. Il a l'intention de passer son permis de conduire quand il aura 18 ans. Les deux plus jeunes n'ont pas
 

Défilé de la FIDES.

de projets d'avenir, Henri aimerait faire carrière dans la musique et quand on demande à Alphonse: que feras tu quand tu seras grand, il répond chanteur !

Et puis viennent les années de service militaire pour les garçons et un premier mariage en 1931 d'Ernest avec Louise la plus jeune des filles Charnay.

 

Avec ses économies, notre aîné a fait l'acquisition d'un terrain dans la rue qui monte à la gare. Il projette d'y construire une petite usine pour installer à son compte deux métiers à tisser tout en continuant sa profession de gareur.

J'approuve sa décision et entreprends de cultiver quelques légumes dans la partie potager.

L'usine est construite au fond du jardin avec une verrière pour la moitié de la toiture, Ernest fait des prouesses en mettant en action les deux métiers qu'il a acheté d'occasion suite au décès d'un tisseur de Chalaye. Il embauche Isabelle qui est devenue experte au maniement de ces engins aussi complexes que bruyants. La sortie des premières pièces de soierie est fêtée par toute la famille et les voisins réunis pour un vin d'honneur sous les ombrages du terrain.

En 1932 nos jeunes mariés nous quittent. Le beau frère de Louise, qui a un magasin de vêtements place de l'église achète un fond identique à Paray-le-Monial et leur propose d'en assurer la gérance.
 

 

Je n'approuve pas leur décision de partir, mais c'est leur vie. Je me console en apprenant la naissance de mon premier petit-fils Maurice en 1932 et Michelle en 1935. Me voilà grand-père, comme le père Charnay qui me devance avec 10 petits enfants.

Je continue mes bricolages en tout genres pendant toutes ses années heureuse d'avant guerre qui voient s'envoler nos enfants les uns après les autres pour divers horizons.

 

Germaine et Raymond au mariage d'Ernest et Louise

Raymond a un emploi chez un assureur de Charolles et se marie en mars 1938 avec Madeleine, jeune fille de La Clayette.

Germaine est secrétaire à Paray chez Desbois elle loge chez son frère. En revenant chez nous chaque fin de semaine, lors de ses trajets, elle fait la connaissance du chef de gare de Dyo, Paul Rugliano. Il convolent en justes noce en 1940. Par l’intermédiaire de Raymond, Henri a trouvé une place dans l'entreprise de Monsieur Machin de Charolles.

Il travaille sur un chantier à Montluçon où il est remarqué par Jeannette, la fille du patron. Ils se marient le 17 Avril 1941.

Alphonse est employé à l’hôtel Guéneau.
 

Mariage d'Henri et Jeannette

Pendant tout ce temps la paix en Europe est compromise. Les troupes allemandes ont envahi la Pologne, ce qui motive la mobilisation générale en France à compter de Septembre 1939 et oblige nos garçons à un nouveau départ pour différentes affectations. Heureusement pour Ernest, la naissance de son fils Jean en février 1940 le fait passer de l'active à la réserve et lui évite le départ pour le front. Il est dirigé sur Mâcon. Nous nous faisons du souci pour Paul et nos autres fils qui ont rejoint leurs compagnies combattantes. Raymond est affecté au 56ème régiment d'infanterie sur le secteur fortifié de Haguenau.

Début juin, la situation des armées françaises est désespérée, elles sont seules à poursuivre le combat. tandis que les Allemands franchissent la Marne, le général Weygand donne l'ordre de repli général afin de ne pas compromettre le statut de ville ouverte de la capitale, et de lui épargner ainsi la destruction. Le vendredi 14 à l'aube, les Allemands investissent Paris.
 

 

C'est la débâcle et la fuite vers le sud. Ernest a récupéré sa 201 Peugeot. Il fait un arrêt rapide à Chauffailles avant de prendre la direction d'Adissan dans l'Hérault où se regroupe le 134 RI.

Le 26 Juin, nos garçons sont démobilisés mais doivent demeurer en zone libre sous peine d'être faits prisonniers.

La bataille de France a duré cinq semaines et, pendant ces quarante-cinq jours de combats, cent cinquante mille hommes ont péri dans les deux camps, dont 92 000 soldats français, les blessés étant deux fois plus nombreux.

Il aura fallu que je connaisse trois guerres pendant mon existence, dont deux en âge adulte, et que je déplore ces milliers de morts parmi la jeunesse de France. Je médite souvent devant le monument qui est proche de chez nous en lisant, gravés sur le marbre, tous ces noms de garçons que j'ai bien connus quand je leur prodiguais des leçons de solfège. D'autres n'étaient pas musiciens mais venaient à l'atelier feuilleter le journal "Cœur Vaillant" sur la tablette dans l'entrée. Tant de talents disparus et beaucoup de chagrins dans les familles.

Jusques à quand la folie des hommes les fera s'affronter pour des motifs que bien souvent ils ne comprennent pas.

Nous vivons avec difficultés les restrictions causées par l'occupation nazie. La zone libre a fait long feu. Nous sommes désormais à la merci de dénonciations auprès de la kommandantur de Paray où les officiers allemands occupent à l'étage l'ancien cercle des bourgeois de Paray au dessus du logement d'Ernest et Louise. Raymond est livreur chez Tutois liquoriste à Charolles. Henri fait partie de la musique des Gardiens de la Paix à Gannat. Il joue du trombone à coulisse.
 

 

Paul travail au dépôt PLM d'Oullins. Ils logent à Grigny près de Lyon, mais Germaine est venue se réfugier chez nous avec ses deux petits. Alphonse, à Paris, est caviste à l'Alsace aux Halles. Seule Isabelle reste près de nous et prend soin de maman Louise qui ne sort de sa cuisine que pour monter dans notre chambre.

J'ai enfin réussi à acheter un poste de radio sur le catalogue de Manufrance. J'écoute chaque jour l'émission brouillée "Les Français parlent aux Français" qui, depuis Londres, nous laisse espérer la libération de la France, sous l'action des alliés, de la Résistance et du général de Gaulle. Depuis les arrestations des familles juives, je n'ai plus confiance au Maréchal Pétain. Avec 9 ans de plus que moi, il prétend sauver la France en collaborant avec l'occupant. Quelle honte pour le héros de Verdun lorsque je lis sa déclaration:

Nous, Maréchal de France, chef de l'État français, Le conseil des ministres entendu, décrétons :
Article premier. Les ressortissants étrangers de race juive pourront, à dater de la promulgation de la présente loi, être internés dans des camps spéciaux par décision du préfet de leur résidence.

Des jeunes de la région sont enrôlés aux "Chantiers de Jeunesse" D'autres pour éviter le STO* rejoignent le maquis de Beaubery, de Claveisolles ou celui de Chauffailles, au milieu des sapins sur les hauteurs d'Anglure. En mai 1944, encerclés par les forces ennemies à Thel, 19 d'entre eux ont été fusillés. Parmi eux, le fils Coste dont la maison à été détruite.

Enfin la Libération, le général Leclerc entre dans Paris avec ses chars et les maquisards défilent dans les rues de Chauffailles.

* STO : Service du travail obligatoire.

Pendant ces années d'après guerre, la joie des naissances vient orner de roses blanches nos vieux jours. Isabelle, la mémoire de la famille, me cite tous les prénoms dans l'ordre:

Après Maurice, Michelle et Nicole en temps de Paix, c'est Jean-Paul, Jeannot, Josette-Sophie, Jean-Jacques, Roland, Dominique, Raymond, Marie-Christine, Anne-Marie, Monique, Pascale et Catherine de mon vivant, mais mon petit doigt m'a prédit en confidence qu'il y aurait encore chez Henri, Isabelle, Véronique, Chantal et Frédérique. Il m'a même assuré qu'une vingtaine d'arrières petits-enfants pourront revendiquer une place tout en haut de mon arbre.

Pas de roses sans épines ....

C'est le 13 novembre 1946 que j'apprends la mort de notre fils Raymond à Charolles. Pour nous une bien triste nouvelle qui nous désole. Ce n'est pas dans l'ordre des choses de voir partir ses enfants avant soi. Louise est inconsolable. Raymond laisse en peine deux petites filles et leur jeune maman. Nous l'accompagnons pour son dernier voyage au cimetière de Chauffailles où je pense bientôt le rejoindre.

Je suis de plus en plus courbé, le parterre m'attire. Je m'endors souvent, la tête sur mon établi et il arrive qu'Ernest me réveille et me gronde lorsqu'il revient de Lyon où il va s'approvisionner avec son gazogène 201 Peugeot. Maurice l'accompagne parfois. Il est chargé de maintenir le feu dans la chaudière du gazo pendant les arrêts.

Quand il m'arrive de faire retour en arrière sur ma vie, je pense avec étonnement à toutes les découvertes qui ont embelli mon existence.

Que ce soit les progrès de la science médicale ou les inventions techniques de plus en plus étonnantes, le gaz, l'électricité, l'eau courante, le train, l'avion, la radio, le téléphone, la photographie, le cinéma. On parle même de télévision ! J'ai lu dans le Pays Roannais, dont je suis le correspondant local, un article sur le premier journal télévisé présenté par Pierre Sabbagh le 29 juin 1949. Les informations sont précédées d'un bulletin météorologique préparé par de savants ingénieurs et animé par Catherine Langeais. Je sais que je n'imagine pas encore tous les progrès qui vont faciliter la vie des ménages. Il parait que les lessives se feront à l'aide de machines et que la nourriture se conservera plus longtemps dans des armoires réfrigérées remplaçant les glacières. Il y aura des salles de bain dans les logements et parfois même les WC remplaceront la cabane au fond du jardin.

J'ai lu un article sur "Sciences et Vie" qui annonce l'arrivée de petites boîtes magiques capables d'enregistrer en mémoire des centaines de textes et des milliers de photos. On pourra les lire ou les regarder sur un écran lumineux qui aura même la possibilité de s'animer comme au cinéma.

Comme j'aimerais vivre une troisième vie pour connaître ces merveilles du génie humain.

 

 

Grand-père n'a pas obtenu cette troisième fabuleuse existence. Après une courte hospitalisation il est décédé le 27 Août 1952. entouré des siens.

 

Mais l'histoire n'est pas finie :

Hier matin en consultant ma messagerie Orange, je vois un mail intitulé : "En direct". Comme je suis méfiant, je vérifie l'adresse de l'expéditeur. Elle se termine par @ciel.univers. Je m'apprête à l'envoyer chez les indésirables mais comme je suis encore plus curieux que méfiant, je me décide à l'ouvrir. Sans vous en dire plus, je vous transmets l'intégrale du message que j'ai reçu sous forme de conte de Noël.

 

Mon cher Maurice.

Moi aussi, je l'ai enfin mon ordinateur ! Par l’intermédiaire de l'archange Gabriel et avec l'autorisation de saint Pierre, j'ai reçu par colissinuage un superbe portable blanc à clavier noir. Le plus difficile a été de l'alimenter avec la foudre mais heureusement Henri a su me fabriquer dans son petit atelier un transformateur performant.

Et bien oui, comme tu t'en doutes, je suis au paradis après un court passage de principe au purgatoire pour avoir abandonné la vie religieuse. Et devine qui j'ai rencontré lorsque saint Pierre m'a ouvert la grande porte étoilée?

Ils sont tous là!

Claude un râteau à la main, Pierre son marteau et son tablier de cuir, Joseph l’instituteur en blouse grise, José le meunier tout blanc de farine, Pierre-Benoît et son fils André en grande tenue de sergent et Antoine mon cher papa la larme à l’œil en me voyant.

Derrière eux, toutes voilées de blanc, je reconnais leurs épouses et une multitude de petits anges qui ne cessent d'agiter les ailes en guise de ventilateurs. Sur le côté un jeune homme s'avance en costume blanc immaculé. C'est mon fils Raymond qui me présente un magnifique cadran solaire en cadeau de bienvenue.

Je suis ébloui par cette réception qui me laisse sans voix. Je reconnais mon ami Antoine Charnay dans la foule des Chauffaillons, et son fils Jean qui me fait un signe de la main.

Le chœur des anges entonne le "Panis angelicum" et Saint Pierre prononce une courte allocution que concluent des applaudissements fournis.

Tu ne peux imaginer mon cher Maurice la plénitude de bonheur en ce lieux qui n'a ni frontières ni désolation. Les animaux vivent en bonne intelligence, les fleurs ne fanent jamais et les roses n'ont pas d'épines. Une seule chose manque à ma gourmandise, la bonne cuisine de maman Louise. Ici on ne mange pas, ce n'est pas nécessaire.

J'ai su que ma chère épouse a fini ses jours chez ton père pendant que tu étais en Algérie pour le service militaire.

Quand j'ai eu en main l'ordinateur, le plus difficile a été d'entrer en contact avec la Terre. Saint Dominique m'a conseillé de demander "Paroisse de Chauffailles" à Google-ciel et j'ai eu la surprise de découvrir le site dont tu es le webmestre. Ce site ma dirigé sur les "Images de Grand-père" et sur le "Yethidom" qui m'a permis de visiter une partie de l’Asie, l'Australie et la Nouvelle Zélande. Avec l'aide d'un ange déchu, j'ai réussi à pirater ta messagerie ou j'ai trouvé au fil des pages les réflexions météos de Jean-Jacques, les reportages de Véro, les photos de Dom' et les nombreux témoignage de sympathie de tes cousines, cousins, neveux et amis.

Je suis fier de ma descendance mais je n'en revendique pas le mérite car ici l'humilité est de rigueur.

Je ne te dirai rien sur tous les disparus de la famille qui m'ont rejoint depuis toutes ces années. Je ne veux pas dévoiler la teneur de la suite de la saga que les plus jeunes écriront. Mais rassures-toi, ils sont tous à mes côtés.

Avec le chœur des anges, je te prépare un beau chant choral pour ton arrivée. Que dirais-tu de l’alléluia de Haendel, ou bien le Cantique de Jean Racine?

Mais prends ton temps, rien ne presse.

« Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne le sait, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul » (Matthieu 24:36)

Je t'embrasse, mais ne me dis pas que je pique comme quand tu étais enfant.

Ton grand-père Jules alias frère Engilbert.

 

Au ciel, en la fête de la Nativité du Seigneur
de l'an de grâce 2020.

 

Jules Thillet (1867- 1952)

 

 

Les outils d'horloger de grand-père

 

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Published by Louis-Antoine - dans Mes écrits

Profil

  • Louis-Antoine
  • 88 ans, bon pied bon œil et joie de vivre.
  • 88 ans, bon pied bon œil et joie de vivre.

Valdorix moine de l'an Mil

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de Louis Antoine l'auteur.
La vie de ce moine écrivain correspond à la naissance de la cité d'Orval que l'on connaît maintenant sous le nom de Paray-le-Monial en Sud-Bourgogne.

http://valdorix.over-blog.com

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTRE DAME DE ROMAY et les souvenirs qui s'y rattachent

Le condensé du livre de Monsieur l'abbé Barnaud :

http://louis-antoine2.simplesite.com/

 

Le Classement

Marguerites du Seigneur.

 

Marguerites-1.jpg
 
Un bouquet de Marguerites
pour le Seigneur
 
Les voies impénétrables du Seigneur,
certains diront le hasard, a voulu que
dans un laps de temps relativement
court : un siècle, 3 jeunes personnes
prénommées Marguerite soient
appelées à une vocation religieuse
et y répondent passionnément
par amour du Christ, chacune à sa
manière. La première  en date
(1620/1700) Marguerite Bourgeoys
religieuse au Canada
La deuxième (1647/1690)
Marguerite-Marie, en France
religieuse cloîtrée.
La troisième (1701/1771)
Marguerite d’Youville fondatrice des
Sœurs Grises au Québec.
Animées d’une même foi mais en
suivant des chemins bien différents,
ces trois religieuses ont laissé une
trace indélébile dans la longue marche
de la chrétienté et on rejoint la
multitude de Saintes et Saints
du Paradis.        

Les Marguerites du Seigneur (nouvelle version)

 

 

 

 

 

 

 
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