.0 035 - La Saga des Thillet - Chapitre 4 -5 et 6. - Les Images de Grand-Père
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La Saga des THILLET

 

Table des matières

Chapitre IV 1753 - 1833

Je me nomme Joseph Thillet

 

Mais on m'appelle José pour ne pas faire confusion avec mon père.

Je suis né à Cenves le 19 décembre 1753 en compagnie de ma sœur jumelle Antoinette qui n'a vécu que 2 mois. Survivant d'une longue série de décès, j'ai été choyé par mes parents et par mon grand frère André de huit ans mon aîné. Ma petite sœur Elie, a trois ans de plus que moi.
Dès notre plus jeune âge nous avons eu le privilège de l'enseignement à domicile de notre père l'instituteur de la petite école de Cenves. Une enfance sans autre souci que celui de bien faire les devoirs et apprendre les leçons. En récompense, maman Marie nous faisait des crêpes tartinées de confiture de mures. Habitant le bourg de Cenves, je suis promu, dès l'âge de sept ans, enfant de chœur, de service une semaine sur deux, en alternance avec mon copain Benoît Julliard. J'aime bien tenir ce rôle important sauf pour les enterrements quand la soutane est noire.
 

Le bourg de Cenves

Mon père s'intéresse beaucoup à la politique. Il n'est pas toujours d'accord avec les décisions prises en haut lieux. Il se passionne particulièrement pour les nouvelles qui nous parviennent de la Nouvelle France car l'un de ses anciens camarade de Mâcon, devenu prêtre Jésuite, a suivi l'expédition au Québec des troupes françaises commandées par le marquis Louis-Joseph de Montcalm, général en chef des troupes du Canada. L'escadre composée de trois vaisseaux de ligne et de trois frégates met les voiles du 6 au 8 avril 1756 à partir de Brest avec plus d'un millier de soldats et marins à bord. Insuffisant pour lutter contre les troupes anglaises plus nombreuses qui finissent par l'emporter. Montcalm est mortellement blessé lors de la bataille des Plaines d'Abraham, perdue devant les forces britanniques. Quatre jours après la mort du marquis, Québec ouvre ses portes aux vainqueurs, puis ce sera la capitulation de Montréal en 1760. Bientôt les Anglais seront maîtres de tout le Canada, dont l'intégration dans l'Amérique du Nord britannique sera définitivement instituée par le traité de Paris en 1763.
Mon père m'explique que par ce traité la France cède à la Grande-Bretagne le Canada, une partie de la Louisiane, la vallée de l'Ohio, la Dominique, Tobago, la Grenade, le Sénégal et son empire des Indes. C'est l'occasion d'un cours de géographie mondiale de notre instituteur, mais aussi une grande déception pour lui qui nous dit regretter le démantèlement du premier espace colonial français. Les 15 ans que je vais avoir en décembre sonnent la fin de ma scolarité. N'étant pas doué pour les études, mon père me place chez les Bouchacourt, beaux-parents de ma tante Catherine. Leur propriété est bordée par la petite Grosne qui prend sa source sur les flancs de la Tête du Pis (657m.) Cette proximité facilite l'élevage des bovins. Le père Bouchacourt est célèbre pour sa sélection de vaches charolaises qui égayent de leurs robes immaculées les vertes prairies de la vallée de Cenves. Je suis donc embauché comme berger et ce rôle me convient à merveille. Il me faut veiller sur une dizaine de vaches suitées de leurs veaux. Heureusement le taureau ne fait pas partie du troupeau, il rumine sa solitude dans un enclos près de la maison. Bien souvent je dois courir pour faire respecter les limites de la propriété. Alors, pour aller vite je quitte mes sabots et, pour me rafraîchir pendant la pause des bovidés je pèche les écrevisses dans la petite Grosne. Je me fais ainsi quelque argent de poche en les vendant à l'aubergiste de Cenves.
Cette félicité pastorale ne dure que trois années. Le 26 mai 1771, un sergent recruteur du régiment du Beaujolais organise le tirage au sort. Les jeunes Cenvois, de 17 à 20 ans, recensés sur les registres paroissiaux sont convoqués. Il faut cinq recrues et, manque de chance, le sort me désigne. Mon père intervient mais rien ne justifie mon exemption.
Me voilà donc embrigadé pour quatre années et finalement fier de l'être. Je vais voir du pays, sortir de mon trou et de la compagnie de mes charolaises.
Par Monsol et Beaujeu nous rejoignons Villefranche-sur-Saône où notre casernement nous attend. Le régiment du Beaujolais est commandé par le colonel Henri-Georges-César de Chastellux qui nous passe en revue dès les jours suivant notre incorporation. Je me redresse dans ma nouvelle tenue blanche bordée de parements jaunes avec bicorne.

Les exercices vont suivre, marches, maniement d'arme et séances de tir pour faire de nous de bons soldats.
La France en ce moment traverse une période de paix après les sombres années de bannissement des Jésuites hors du royaume, en 1767, sur ordre de Louis XV. Le traité de Versailles a mis fin à la guerre contre les Génois en 1768 et permet à la France d'acquérir la Corse, ou deux ans plus tard naîtra Napoléon Bonaparte. Enfin, le 16 mai 1770, le mariage du dauphin (futur Louis XVI) avec Marie-Antoinette d'Autriche, archiduchesse, est célébré.
Au matin du 10 mai 1774 le bourdon de la collégiale Notre Dame des Marais, sonne le glas : Louis XV, roi de France, est mort, victime de la petite vérole.
Notre compagnie est désignée pour participer à la cérémonie organisée à Mâcon en signe de deuil. C'est l'occasion d'un défilé suivi d'une prise d'armes sur la place St Pierre. Nous côtoyons diverses compagnies de la région. C'est notre première sortie officielle.
Nous revenons l'année suivante mais cette fois en tenue de combat. La "guerre des farines" désigne une vague d'émeutes dans le royaume de France qui n'épargne pas la ville de Mâcon. Le peuple envahi les boulangeries et les greniers à grain pour manifester le mécontentement causé par l'augmentation de la farine et du pain. Nous sommes appelés en renfort et sans faire usage de nos armes, nous réussissons à rétablir l'ordre dans la cité.
Ce fut mon seul fait d'arme qui ne me valut aucune médaille.
Mes quatre années accomplies, me voilà de retour au pays. J'ai 23 ans et j'arrive à Cenves pour être garçon d'honneur au mariage de ma sœur Elie avec Jacques Crozier du hameau de Vieux Château. C'est à cette occasion que je rencontre Ambroise le meunier qui me propose de l'aider au moulin. Après avoir été berger, grenadier, me voici promu meunier. Je retrouve la petite Grosne qui alimente la retenue d'eau nécessaire pour activer la roue du moulin que je vais voir tourner jusqu'en 1811, année noire qui me fera changer de situation.
Mais avant, beaucoup d'eau à coulé sous le pont et bien des événements ont marqué le cours des années.
Le principal a été mon mariage avec Marie-Anne Julliard du hameau des Gonnets le 1er février 1780. Je la connaissais petite gamine car c'est la sœur de mon copain Benoît mais lorsque je suis revenu de ma période militaire, j'ai été étonné de retrouver une belle jeune fille aux cheveux bruns relevés en chignon, des yeux pétillants de malice et un teint rose bonbon ayant tendance à rougir en ma présence.
Moi qui ai traîné mes bottes dans les gargotes de Villefranche je suis frappé par ce que l'on appelle le coup de foudre dont je ne me remettrai que trois ans plus tard avec la bénédiction du vieux curé Troncy lors de notre mariage.
Marie-Anne a 22 ans, elle me rejoint au moulin de Vieux Château où je suis désormais le maître après le décès d'Ambroise.

Le moulin de Vieux Château 

Le mauvais sort accompagne le ronronnement du moulin et se concrétise le 10 décembre suivant par la naissance d'une petite Anne, morte dès le premier jour. Puis par celle de Marie trois ans plus tard qui nous quitte à 4 ans. Mais pour mes 30 ans Marie-Anne me donne en cadeau un beau garçon que nous prénommons André et qui deviendra un personnage célèbre.
Et les naissances se succèdent : Joseph en 1786, Marie-Anne comme sa maman en 1787 qui rejoint le chœur des anges l'année suivante en compagnie de ma sœur Elie.
1789 année mémorable et pour notre foyer la naissance sans problème de Marie le 26 décembre alors que les nouvelles qui nous parviennent de Paris sont inquiétantes. Le mardi 14 Juillet des émeutiers ont assiégé et obtenu la reddition de la bastille. Il y a eu une centaine de tués parmi les assiégeants. Des bataillons de la garde française se sont mutinés et ont rejoint les insurgés. Ces nouvelles désespèrent mon père qui se laisse mourir le 25 Novembre 1791 suivi par maman Marie qui emporte avec elle l’âme de notre bébé mort né. Trois années de tristesse pour nous et pour de nombreux français frappés par les événements révolutionnaires.
Aux années de peine succèdent deux naissances dans de bonnes conditions. Deux beaux garçons, Joseph en 1794 et Pierre-Benoît le 17 septembre 1798. J'ai 44 ans et il est temps que j’arrête les semis de petites graines qui font naître les bébés. Je sais que le nouveau curé n'est pas d'accord mais je refuse qu'il fasse ingérence dans notre chambre à coucher. Le sujet sera donc tabou à confesse. Marie-Anne est heureuse, délivrée de la hantise des grossesses à répétition.
Depuis 1790, la commune de Cenves a un conseil municipal, un citoyen maire et une milice pour les 1030 habitants. Les départements ont été créés, nous sommes désormais dans le Rhône. Nous n'avons plus de roi depuis que Louis XVI et sa famille ont été trucidés en 1793. La guillotine a fonctionné sans répit, semant la terreur. Beaucoup de sang a coulé Des châteaux ont brûle et des prêtres réfractaires mis "hors-la-loi" par le décret des 29-30 vendémiaire an II qui prévoit leur exécution dans les 24 heures s'il ne rejoignent pas le clergé constitutionnel. Plus de 1 000 prêtres et près de 200 religieuses sont fusillés ou guillotinés.
Heureusement pour nous la situation de notre petite ville éloignée des grands centre nous a protégé contre ces atrocités. mais notre curé de Cenves réfractaire à la constitution du clergé a du se réfugier dans la clandestinité. Je l'ai caché dans une remise du moulin pendant six mois. ce qui lui permettait de célébrer la messe dans la chapelle de Vieux Château sous la protection des habitants.
 

l'église de Vieux Château

L'avènement de la République rétabli un peu d'ordre mais elle doit faire face aux guerres contre une partie de l'Europe. Le 02 mars 1796 : Bonaparte, nommé général en chef de l'armée d'Italie emporte les batailles de Lodi, Arcole et Rivoli. Le 19 mai 1798 il embarque pour l'Egypte, le 21 Juillet il remporte la bataille des pyramides.
Le début du 19ème siècle, en l'an XIII de la République, notre fils André s'engage dans l'armée et assiste à la proclamation de Napoléon Bonaparte empereur des Français en Mai 1804. Ainsi débute une série de batailles gagnées ou perdues qui nous causent bien du souci pour notre fils.
Le 27 Mars 1811 signe pour moi la fin d'un grand bonheur . Mon épouse chérie s'éteint dans la nuit. Son cœur s'est arrêté de battre fatigué d'avoir trop donné. Elle n'avait que 49 ans. Je suis désespéré et ne trouve pas la force de surmonter cette nouvelle épreuve.
J'abandonne la charge du moulin à mon commis et me réfugie avec mes fils les deux Joseph et Benoît à la combe des Vernes. Ma fille Marie est placée chez le notaire Claude Luquet de Tramayes dont elle épousera le fils en 1814.
La combe des Vernes est un lieu-dit dans les hauteurs de Cenves où se trouve une seule ferme abandonnée depuis que la propriété a été mise en vente à vil prix par Jean Baptiste Michon le seigneur de Pierreclos. Avec mes économies j'achète cette propriété, quatre vaches laitières et deux chèvres, un cochon une douzaine de poules et 6 lapins. Mon fils Joseph l'aîné à 25 ans et a déjà l'expérience du travail agricole chez les parents de sa fiancée Antoinette Lardet dont le frère Jean-Marie est maintenant en âge de le remplacer.

Le second de mes fils, Joseph, que nous appelons José, à 17 ans et le plus jeune Pierre-Benoît en a 13. C'est avec cette équipe que courageusement nous remettons en état la propriété.

Je me contente de faire la cuisine pour les garçons dont l'appétit réclame des repas roboratifs. Je remets aussi en état le potager afin d'alimenter par nos produits l'intendance. La première année il nous faut tout acheter mais par la suite les récoltes de blé, de patates, de raves, de choux, de haricots vont nous suffire amplement. Joseph a dressé deux de nos vaches pour les labours, la traction du char et du tombereau. Pierre-Benoît s'occupe des poules et des lapins. et José assure la traite du lait et la fabrication des fromages et du beurre. La bonne entente règne dans l'équipe et le travail nous fait oublier notre chagrin.
Les garçons me laissent seul le dimanche et j'apprécie cette solitude pour me remémorer les moments de bonheur que j'ai vécu avec ma chère Marie-Anne.
Du bonheur il s'en prépare pour les années qu'il me reste à vivre. Le 14 Août 1814 nous allons au mariage de Marie avec Claude Luquet à Tramayes. Le 11 Janvier 1816 monsieur le curé de Cenves bénit l'union de Joseph et Antoinette. Lui a 30 ans, elle en a 27, c'était bien temps qu'ils se marient. La présence d'Antoinette dans la maison adoucit notre vie monacale et elle remplace bientôt José junior à la laiterie. Pierre-Benoît reste avec nous et il lui faut atteindre l'âge de 31 ans pour songer à se marier. L'heureuse élue s'appelle Jeanne-Marie Benas de Saint Jacques des Arrêts.
C'est une robuste fille qui nous enlève notre Pierrot pour l'installer à Saint Jacques. Enfin le vieux garçon José est amoureux, à 40 ans, d'une jeunette de 18 ans, Jeanne Marie Puillat. Le mariage est prévu pour l'an prochain.
Je suis maintenant environné de nombreux petits enfants : Cinq vivants pour Antoinette dont un nouveau petit Joseph qui avec ses 2 ans me tire la moustache en riant. Je lui chante des chansons de l'ancien temps. Pierre-Benoît et Jeanne-Marie ont une petite fille Claudine qui a elle aussi 2 ans comme son cousin. Ils sont en métayage au Creux des Vaux à St Jacques et Jeanne-Marie attend un deuxième enfant pour le mois d' Avril 1833.

Je suis heureux

Ce petit Antoine ne connaîtra pas son grand- père qui lui fait place un mois avant sa naissance. A nouveau, un aïeul s'éteint, un bébé voit le jour.
Joseph, fils de Joseph avait 79 ans. Il s'est endormi paisiblement le soir du 28 février et ne s'est pas réveillé le lendemain.

Une belle mort ont dit les habitants de Cenves et de Vieux Château à l'enterrement

 

Madone de Cenves

C'est Pierre-Benoît que nous suivrons au prochain épisode dans le village de Saint Jacques des Arrêts où il a suivi sa chérie .

 

 

 

Chapitre V 1798 – 1882

Je me nomme Pierre Benoît Thillet

 

Je suis né à Cenves le 17 septembre 1798. Mon père est meunier à Vieux Château et ma maman est jolie. J'ai une grande sœur, Marie et trois grand frères: André qui a 14 ans de plus que moi, Joseph 12 et José qui est né 4 ans avant moi. Je suis le petit dernier comme on dit et, à ce titre, on dit aussi que je suis un peu gâté.
La commune de Cenves a été bouleversée par la période révolutionnaire. Nous n'avons plus de curé, celui de Saint Jacques le révérend père Bardonèche a été arrêté en 1793 et exécuté à Lyon place des Terreaux. La même année le baron Jean-Baptiste de la Roche, seigneur de Jullié et de Cenves a été guillotiné. Il avait 59 ans .
La bonne sœur qui faisait l'école a été reconduite à Cluny manu-militari, si bien que nous n'avons plus d'école. C'est maman Marie-Anne qui m'apprend à lire et à écrire. Nous avons un citoyen maire fort en gueule mais incapable de rétablir les services qu'attendent les 1080 habitants. L'église menace ruine et sa porte est condamnée sous prétexte de sécurité.
Heureusement nous vivons à l'écart de Cenves dans le hameau de Vieux Château
En général, lorsqu’on désigne une chose comme vieille, on la déprécie. Ici, au contraire, vieux serait synonyme d’ancien, ce qui serait merveilleux pour un château. Mais de celui-ci, pas de trace. En effet, il n’y a jamais eut de château au hameau de Vieux-Château !

 

La petite Grosne à Vieux Château.

Sans doute la vaste maison bourgeoise près de l'église a prêté à confusion car c'était le rendez-vous de chasse des seigneurs de Pierreclos avant la Révolution. Mon père se souvient de l’arrivée de ces messieurs de Berzé, ou de Rochebaron et enfin les Michon, avec leurs domestiques, suivis des invités Il revoit le seigneur essayant de mettre un peu d’ordre dans tout cela. Le lendemain, à l’aurore, la messe entendue et après s’être copieusement restauré, tout ce beau monde montait à cheval pour partir à la chasse, précédés par la meute de chiens aboyant à qui mieux mieux, corrigés au fouet par les piqueux.
Grande animation dans le hameau devenu village. Vieux-Château se situe à une dizaine de kilomètres du bourg de Cenves. Le chemin est montant et malaisé dont le point le plus élevé atteint 736 mètres.
Nos déplacements avec le cheval du fermier voisin se fait donc tout naturellement en direction du marché de Pierreclos. Le prêtre que mon père a caché pendant la terreur est le nouveau curé.
Il vient régulièrement célébrer la sainte messe dans la chapelle. du hameau. Il a gardé des liens d'amitié avec ma famille et déjeune chez nous lors de son passage. Attentivement, j'écoute les conversations qu'il entretien avec mes parents. Il parlent de l'institution de la légion d'honneur, par Napoléon Bonaparte qui a été proclamé empereur des Français de ses nombreuses batailles et de sa victoire d'Austerlitz qui efface le désastre naval de Trafalgar. Maman est inquiète car André appelé, à 20 ans, par la conscription de l'an XIII (1804) est affecté au 6ème régiment d'infanterie de ligne et participe à toutes ces campagnes. Il vient d'être nommé sergent.
 


Je suis fier de mon grand frère et ne manque pas d'en faire état devant mes copains de Vieux Château. Je me suis fabriqué un fusil en bois et du haut de mes 6 ans je me lance à l’assaut d'ennemis imaginaires.
Pour mon frère, la réalité est toute autre. Dans l’année 1811, l'armée française, commandée par le maréchal Masséna, occupait le Portugal ; l'empereur avait prescrit de mettre la place d'Almeida en état de sauter au premier ordre qui en serait donné ; mais quand l'ordre arriva, Almeida était bloqué par les Anglais.

Afin d'exécuter l’ordre de Napoléon, le maréchal Masséna livra bataille mais sans succès pour débloquer la ville. L'ordre de faire sauter cette place était impératif. L'armée française n'était qu'à trois lieues d'Almeida; le pays est couvert de rochers. Sur cet espace et dans ces rochers, était établie une armée de cent mille Anglais, Portugais et Espagnols, et de plus, une population nombreuse qui y avait cherché un refuge.
Le général Brenier, qui commandait la place, avait tout préparé pour faire sauter les fortifications ; les mines étaient chargées, mais il attendait l'ordre d'y mettre le feu. Le maréchal Masséna fit demander des hommes volontaires pour aller à Almeida. Quatre soldats se présentent ; sur les quatre, trois ont péri, un seul a réussi, c'est mon frère André.
Il mit trois jours et trois nuits à faire le trajet ; Il ne voulut point se travestir, de peur d’être pendu comme un vil espion; Il se cachait pendant le jour il se traînait, plutôt qu’il ne cheminait pendant la nuit ; tantôt il tombait au milieu d’un bivouac des ennemis et pour éviter d’être reconnu, il se mettait à ronfler avec eux. Parfois il rencontrait des familles espagnoles réfugiées dans les cavernes, et c’était alors qu’il fallait de la présence d’esprit pour échapper au plus grand des dangers.
Le troisième jour, mon frère, arriva au dernier cordon devant Almeida ; il s’élança sur le dernier factionnaire anglais, le culbuta, et courut à la barrière de la place sous une grêle de balles tirées par les troupes du cordon et par la garnison. Heureusement, aucune de ces balles ne l’atteignit : Il remit l’ordre au général Brenier.
A minuit, la place d’Almeida sauta en l’air. Le général Brenier, avec son excellente garnison, enfonça la ligne anglaise du blocus, rejoignit l’armée française avec André.
Cet événement, dont il n’y a pas d’exemple dans l’histoire moderne, fit une profonde impression sur les Anglais. Le colonel Bevan, qui commandant la portion de la ligne qui fut enfoncée, ne put résister à la douleur qu’il éprouva d’un événement si inattendu et se brûla la cervelle.
Ce fait d'armes nous a été conté par André lui-même lors d'une permission à son retour d'Espagne, permission exceptionnelle pour venir se recueillir sur la tombe de notre chère maman qui n'avait pas attendu son retour.
Au début de l'année 1811 elle se plaignait souvent de maux de tête. Elle est morte subitement le 27 Mars. Elle avait 49 ans.
Notre chagrin a été tel que nous nous sommes trouvés désemparés devant ce malheur. André reparti pour d'autres campagnes, Marie placée chez le notaire de Tramayes et Joseph junior chez les Lardet de Cenves, nous restions trois âmes en peine dans le moulin désormais triste à mourir.
Mon père avait mis de côté des économies pendant toutes ces années de labeur au moulin. Une propriété était à vendre dans le haut de Cenves au lieu dit la combe des Vernes, à la lisière du grand bois. Il en fit l'acquisition aux seigneurs de Pierreclos, qui cherchaient à s'en débarrasser.
Je ne reviens pas sur le détail de notre installation que père vous a décrit avec plus de talent que je ne saurais le faire. J'ai passé des jours heureux isolé dans la montage à la garde des vaches et de leurs petits veaux. Je m'étais confectionné un flutiau et j'inventais des airs de gavotte à danser. Le dimanche avec ma flûte j'accompagnais le père Batillat qui menait la danse avec sa vielle dans les villages environnants.
Pour mes 16 ans je suis garçon d'honneur au mariage à Tramayes, de ma sœur Marie avec le fils du notaire, Claude Luquet, qui n'a pas résisté à ses charmes. La fine mouche l'a fait attendre jusqu'à la bague au doigt. A 17 ans un nouveau mariage, celui de mon frère Joseph avec Antoinette Lardet qui a fini par le sortir de son état de vieux garçon endurci.
Auparavant c'est mon frère André revenu de ses glorieuses campagnes qui épouse le 18 Mars 1821, Jeanne Marie Dailler la jeune veuve d'un maréchal des logis de la gendarmerie. André à 27 ans, elle en a 20. Je revois mon cher cousin arborant sa tenue de sergent avec sur la poitrine sa médaille de chevalier de la Légion d'honneur. Il a enfin la médaille promise mais pas le château en Espagne, domaine que le gouvernement français lui avait réservé en Castille, représentant les 6000 francs de rente convenus.
En revanche et grâce à l'intervention du général Foy à la chambre des députés, il touchera une pension conséquente jusqu'à la fin de ses jours ce qui lui permettra de s’installer aubergiste à Mâcon après avoir été percepteur honoraire à Pierreclos.

Le 5 Mai nous apprenons la mort de Napoléon à Sainte Hélène.

Dans le genre "vieux garçon" je bats tous les records. Il m'a fallu patienter jusqu'à l'âge de 30 ans pour trouver enfin la perle rare et je crois bien que c'est elle qui m'a trouvé. Cette perle fine se nomme Jeanne-Marie Benas de Saint Jacques des Arrêts, elle a 21 ans, jolie sans être belle et d'une vivacité étonnante qui compense mon flegme congénital.
A mon tour de convoler en justes noces. La cérémonie a lieu le 28 février 1829 à l'église de Saint Jacques qui vient d'être agrandie avec l’ajout de deux nefs latérales.
Me voilà donc marié mais sans situation, il me faut trouver du travail pour assurer la subsistance de mon nouveau foyer. Une métairie, au Creux des Vaulx, propriété des seigneurs de Pierreclos se libère. Je pose ma candidature et suis accepté en raison de mon âge et de mon expérience.
La modeste dot de Jeanne-Marie et une donation de mon père Joseph nous permettent de nous installer avec le cheptel suffisant pour les 11 hectares de la propriété majoritairement en prairie. Mon épouse fait merveille pour l'aménagement de notre petite maison. Elle installe un poulailler et bientôt c'est le chant du coq qui nous réveille de bonne heure .
Mes jeunes génisses après avoir rendu visite au taureau de la grande Diane, sont toutes pleines et dès le mois de novembre les vêlages se succèdent sans problèmes mais avec des nuits sans sommeil.
Et nous voici au Printemps 1831, des émeutes ont éclaté à Paris, occasionnant le saccage de nombreuses églises dans la capitale et en province. La chienlit recommence. Mais pour nous, la sérénité du creux des Vaulx et un troupeau dont je suis fier dans le paquis boulot, font notre bonheur.
 


Jeanne-Marie est encore plus fière du beau bébé qu'elle vient d'enfanter. C'est une petite Claudine ravissante dans sa corbeille en osier qui égaye bientôt de son babillage la solitude de notre maison. Mon chien est surpris par cette présence et assure une garde attentive près du berceau.
Mon père qui se fait vieux, nous rejoint pour le baptême et reste chez nous pour faire place à la famille nombreuse de Joseph à Cenves. La nuit du 28 février 1833, il nous réveille par des gémissements de douleur. Je lui ferme les yeux le lendemain après lui avoir tenu la main de longues heures. De l'autre main il semblait me montrer, en souriant, un merveilleux paysage, comme s'il voulait me faire partager une vision du paradis. Sa dernière parole fut "courage".

"Un aïeul s'éteint, un bébé voit le jour."
C'est un petit Antoine qui nous console du départ du patriarche.

Et, tous les deux ans les naissances se succèdent: Marie-Louise, Joseph, Jean-Claude, Jeanne, un autre Jean-Claude et Pierrette en 1848. J'ai 49 ans et la maison est bien pleine de cette joyeuse nichée.
Le chien me regarde en ayant l'air de me dire que la mesure est comble et Claudine notre fille aînée me le fait comprendre elle aussi. Elle a 17 ans et un amoureux, Benoît Balvay. Nous les marions le 19 Novembre 1848.
 

Scierie Balvay

Je dois consulter mon petit carnet de notes pour la suite des événements. Après les années heureuses, la désolation des départs: La petite dernière Pierrette qui n'a vécu que 11 mois. Le beau Jean-Claude qui est tué par la chute d'un arbre à 14 ans et mon frère Joseph de Cenves épuisé par 72 années de labeur .

Puis c'est à nouveau la série joyeuse des mariages : Marie-Louise avec Antoine Gonnot, Antoine avec marie Besson, Joseph avec Annette Chervet, et Jean-Claude avec Jeannette Bacot de Tramayes. Autant vous dire qu'avec toutes ses filles à marier mes économies ont fondu, comme neige au soleil.
Alors que nos enfants se marient, la France est en guerre contre la Prusse. Napoléon III a capitulé à Sedan. Les Allemands ont pris Orléans, occupé Rouen et assiégé Paris. en 1871
Les troupes françaises n'ont pas été capables d'arrêter l'invasion allemande mais se distinguent en massacrant des milliers de parisiens et parisiennes pendant la semaine sanglante de la Commune de Paris. (1)

Après la mort de mon frère José en 1876 je suis le dernier des descendants du meunier de Vieux Château. J''ai encore bon pied bon œil je surveille les bovins d'Antoine et Jeanne-Marie toujours aussi vaillante aide Marie bien éprouvée par la naissance de 8 enfants en 14 ans. Joseph et Annette en ont eux aussi quatre et nos filles trois de leur côté.

Le bonheur pour un aïeul de voir grandir les enfants de ses enfants !

Ce bonheur ne dura que cinq années, Pierre-Benoît s'en est allé paisiblement au delà des nuages le 11 décembre 1882. Il avait 84 ans . Jeanne-Marie n'a pas été pressée de le suivre, elle a continué de s'occuper de la maison et des enfants après le grand malheur qui a frappé son fils Antoine (2) et ce jusqu'à son dernier soupir en 1893 à l'âge de 85 ans.

(1) 1871

 

- Le 1er mars: Les Allemands défilent dans Paris.
- 18 mars : révolte des quartiers populaires,
- début de la commune de Paris. Thiers quitte Paris
- 2 avril: à Courbevoie, offensive des troupes contre la Commune
- 3 avril: échec des contre-offensives des Communards
- 11-24avril: les troupes versaillaises bombardent Paris.
- 10 mai : traité de Francfort avec l'Empire allemand, la France
   perd l'Alsace-Lorraine

 - 21-28 mai : « Semaine sanglante ». Les troupes versaillaises massacrent les     derniers Communards

(2) Marguerite l'épouse d'Antoine est morte
en 1887. Elle n'avait que 46 ans.

 

Église de Saint Jacques des Arrêts la nuit

 

 l'écriture remarquable du sergent André Thillet

La rédaction de son "rapport de mission a fait l'objet à l'époque d'études et d'analyses de la part de plusieurs sociétés savantes et ce rapport fut largement cité et discuté dans des "journaux d'instituteurs" au XIXème comme un modèle du genre. (Michel Dupuy)

NB ; Je remercie Michel Dupuy descendant d'André Thillet pour sa participation documentaire et je vous donne rendez-vous pour le prochain épisode : celui de notre arrière grand-père Antoine-Benoît.

 

 

Chapitre VI 1833 - 1914

Je me nomme Antoine Benoît Thillet

Mais je suis plus connu sous le surnom de Toinon le roux .

J'ai vu le jour au Creux des Vaulx le 9 avril 1833 grâce aux bons soins de la sage-femme Léonie de St Jacques. Naissance laborieuse car j'étais un gros bébé de 8 livres bon poids. Je suis le deuxième de la fratrie, ma sœur Claudine m'a précédé deux ans avant et mon grand-père nous avait quitté l'année précédente

Maman Jeanne Marie dit que je ressemble à son grand-père, Pierre Benas, qui était grand, fort et roux. Avec un tel pédigré je suis assuré de me défendre contre l'adversité des années difficiles qu'il va me falloir affronter et que je vais tenter de vous conter.
Mon enfance se déroule sans anicroches entouré de l'affection de mes bons parents et dans le calme de notre métairie du Creux des Vaulx. Je passe de bons moments avec le chien Virus mon meilleur ami. Il ne lui manque que la parole pour exprimer ce que ses yeux semblent me dire lorsque je fais des bêtises. Ensemble nous allons chercher les vaches pour les rentrer à l'étable.
J'ai hérité du couteau de grand-père Joseph. Je l'utilise pour graver une sorte de serpent sur une branche de noisetier bien droite. C'est le bâton qui me sert à me faire respecter par la noiraude qui n'est pas commode surtout quand elle a un veau.
Je vais à l'école du village qui est maintenant communale avec un instituteur tout juste sorti de l'école normale de Mâcon. Je me plains parfois de la distance à parcourir surtout en hiver, alors mon père me dit que ça me fait les pieds ! Claudine et Marie-Louise m'accompagnent mais sont à l'école des filles.
Comme je suis le plus fort des trois je prends au sérieux le rôle de protecteur que ma confié la maman. J'ai de bonnes notes pour mon travail scolaire mais pas pour la discipline car je suis souvent impliqué dans des bagarres et comme je suis le plus grand des garçons de mon âge, c'est moi qui écope les punitions.
A douze ans je fais ma communion solennelle, mes parents m'ont acheté ma première paire de souliers chez le cordonnier de Saint Mamert. Je suis fier de les exhiber mais, par manque d'habitude, ils me font un peu mal aux pieds. Je les quitte pendant le repas et par étourderie j'oublie de les remettre pour les vêpres si bien que je suis le seul à avoir des sabots à la procession. Maman, trop occupée avec ses invités ne m'a pas vu partir avant la famille. Elle fronce les yeux en constatant ma bêtise lorsqu’elle rejoint l'église. Heureusement ce grand jour n'est pas propice à réprimande.
Notre instituteur a ri de bon cœur en apprenant l'incident. J'apprécie son enseignement car bien souvent il nous fait part de l'actualité en complément des leçons d'Histoire et géographie. Il nous montre sur la carte la Grande Bretagne où le 4 octobre 1844 le roi Louis-Philippe Ier a fait un voyage officiel Il a été reçu à Windsor par la reine Victoria. Le 9, il est investi en qualité de chevalier de l'ordre de la jarretière. Cette jarretière me vaut une punition pour avoir éclaté de rire.
Il nous parle souvent aussi de l'Algérie conquise par le général Bugeaud mais revendiquée par Abd el-Kader qui a installé sa rébellion à Mascara et remporte une victoire à la bataille de Sidi-Brahim en septembre 1845. Une colonne d'environ 400 chasseurs et hussards français venue de Djemma Ghazaouet tombe dans une embuscade. Nos soldats sont massacrée par 3 000 cavaliers de l'émir. Le lieutenant colonel Lucien de Montagnac est tué. Soixante-dix-neuf rescapés se réfugient dans le marabout de Sidi-Brahim et résistent pendant trois jours. Seuls douze d'entre eux survivent.
Quand je rapporte l'information à la maison ma mère se désole en pensant à tous ces jeunes gens tués loin des leurs.
A son sujet je la vois grossir régulièrement puis reprendre sa taille normale après la naissance des bébés. A la suite de Marie Louise, ce sont successivement deux petits frères, Joseph et Jean-Claude puis Jeanne, Claude et Pierrette. J'ai 15 ans quand arrive la dernière dont j'ai à peine souvenance car elle nous a quitté un an après sa naissance.

Je ne vais plus à l'école après avoir obtenu mon diplôme de fin d'études avec mention bien. J'aide désormais mon père qui a en charge une vingtaine d'hectares supplémentaires que lui a soumis à métayage le baron propriétaire. On augmente le cheptel on agrandi la grange et les écuries.


Gros travail pendant la période des foins et des moissons. Je deviens rapidement un champion pour le fauchage qui nous occupe pendant de longues journées à partir de la saint Jean. Il parait que les Allemands ont inventé une faucheuse mécanique, mais il n'en est pas encore question en France. Vivement le progrès.
1848 est l'année de l'abdication de Louis Philippe mais aussi de ma première sortie de jeune homme Claudine me demande d'être son garçon d'honneur pour sa noce avec son amoureux Benoît Balvay. J'ai une jolie cavalière sa sœur Pierrette qui est plus âgée que moi mais vu ma taille semble plus jeune. Première sortie, premiers émois, première hardiesse influencée par le bon repas de midi accompagné d'un excellent beaujolais, premiers baisers dérobés et première déception, Pierrette me trouve vraiment trop jeune pour envisager de poursuivre une romance juvénile.
Retour à la petite maison dans la prairie et à la routine de la vie paysanne et familiale. Claudine mariée c'est moi qui suis chargé de consoler les chagrins des petits et je m'en tire assez bien sous le regard attendri de Virus qui se fait vieux mais a toujours autant d'affection pour moi.
J'aime bien mon rôle de grand-frère, en particulier de la petite Jeanne qui va avoir 6 ans et qui abuse souvent de ma patience et de mes genoux. Sa chevelure abondante est aussi rousse que ma tignasse ce qui sans doute crée une complicité entre nous. Marie-Louise à 14 ans. Elle est blonde comme maman. Très coquette, elle se fait des nattes qu'elle relève de chaque côté de ses oreilles. Son corsage laisse présager une silhouette de jeune fille bien roulée. Joseph est un peu taciturne mais très studieux à l'école et Jean-Claude le beau gosse est le préféré de maman.
Le bonheur est dans le pré, pendant qu'à Paris le peuple est en révolution . Au mois de Juin 1848 le général Cavaignac a reçu les pleins pouvoirs pour mater la rébellion. Les combats sanglants font 6000 morts dont 4000 civils et 2000 militaires.


En décembre Louis-Napoléon Bonaparte est élu président de la deuxième république. En 1851 il dissout l'Assemblée.

1852 de nouvelles barricades dans Paris, un plébiscite approuve le rétablissement de l'Empire. Je n'y comprend plus rien et je m'inquiète pour un cousin qui vient d'être envoyé en Crimée combattre les troupes du tsar Nicolas.

1854 une épidémie de choléra se déclare à nouveau dans le sud et dans l'est de la France. Encore des centaines de morts dans de nombreuses communes. La Grande Faucheuse provoque la "peur bleue" Elle emporte les plus robustes en quelques heures.. Notre région est épargnée mais pas notre famille pour une autre tragédie.
Une tornade subite à ravagé la campagne environnante. Mon jeune frère Jean-Claude revenant de l'école à été blessé mortellement par la chute d'un arbre.
C'est sa petite sœur Jeanne, affolée, qui est venue nous avertir. Jean-Claude avait 14 ans. Nous avons eu beaucoup de peine et maman a été longue à faire son deuil.

N.B : Antoine Benoît a 21 ans son père a passé la soixantaine. Le travail ne manque pas. Il a peu de temps libres pour songer à se marier. Il nous faut attendre 1862 et ses 27 ans pour enfin le voir rencontrer Marguerite Besson jeune fille de 21 ans dont les parents habitent Aigueperse à la limite du département du Rhône. Le village d' Aigueperse est à 22 km de Saint Jacques, une route montagneuse et tortueuse . Nous avons de la peine à imaginer des fréquentations aussi éloignées. Avait-il un cheval ? Marguerite était-elle placée dans une maison bourgeoise de Saint Jacques, de Tramayes ou de Saint Mamert ? Je vous laisse le soin d'imaginer la suite de ce 6ème épisode en attendant la version que je tente de vous préparer pour la semaine prochaine .

Nous approchons de la naissance de notre grand-père Jules (1867).... lui qui écrivait si bien n'a pas pensé rédiger ses mémoires d'enfance qui auraient éclairci l'épais brouillard qui obscurcit le paysage du Creux des Vaulx.

 

Chapitre VI (suite) 1833 – 1914

Ainsi parlait Antoine-Benoît

 

Comment j'ai pu connaitre Marguerite Besson native d'Aigueperse à 22 km de Saint Jacques?

Je comprends que vous soyez étonnés. En réalité, je n'ai jamais été à Aigueperse avant de connaître Marguerite. A 18 ans, par relations, elle a obtenu une place de chambrière au château de Verbust à Saint Mamert, la plus proche commune de Saint Jacques.
 

Château de Verbust.

Je l'ai rencontrée lors d'une transaction avec monsieur le comte concernant l'achat d'une vache suitée. J'avais mis mes habits du dimanche pour me présenter au château et c'est Marguerite qui m'ayant ouvert m'a demandé d'attendre dans le vestibule d'entrée.
Comme le conte tardait à venir, nous avons fait connaissance et tout en parlant j'ai compris que mon célibat allait succomber aux charmes de la jolie soubrette. Il me restait à la conquérir ce que je me suis empressé de faire en lui proposant un rendez-vous le dimanche suivant à l'auberge Ramsay de Saint Mamert.
 

Eglise de Saint Mamert

Le dimanche étant son jour de congé, elle a accepté de me retrouver à la sortie de messe. Et c'est ainsi que débutèrent nos fréquentations dominicales jusqu'à ce que je demande sa main au père Besson qui accepta.
La bénédiction du mariage eu lieu le 3 décembre 1862 à la collégiale Saint-Marie-Madeleine d'Aigueperse en présence de nos familles respectives. Marguerite toute joyeuse a rejoint le Creux des Vaults pour y fêter Noël. Entre temps j'avais fait construire une pièce indépendante pour les parents afin d'agrandir le logement. Ce fut bientôt nécessaire avec les naissances qui suivirent : Jean-Claude en 1863, Marie-Benoîte en 1865, Jules en 1867.
L'année suivante nous avons marié ma sœur Jeanne avec Benoît Sambardier, alors que l'impératrice Eugénie inaugurait le canal de Suez.
En 1870, encore un heureux événement : la naissance de Joanny. Il semble que tout va bien en France sauf qu'en Juillet, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse, capitule à Sedan et se retrouve déchu, le 4 septembre, par l'Assemblée Nationale qui proclame la République.
Le 18 Septembre les Prussiens assiègent Paris après avoir pris Orléans et Rouen et le 28 Janvier 1871 les allemands défilent dans Paris qui vient de capituler.
Le peuple se révolte à Paris en réaction à la défaite française de la guerre, à la famine et la capitulation.
Les Communards entrent en opposition contre l'Assemblée nationale, installée à Versailles, et à Adolphe Thiers. Ils s'installent à Paris et forment de nombreuses barricades face aux troupes versaillaises. Les révoltés exécutent l'archevêque de Paris Georges Darboy. Cinq dominicains d'Arcueil et neuf de leurs employés sont abattus le même jour. Le lendemain ils fusillent 50 otages dont 11 prêtres. En représailles, le samedi 147 Communards sont fusillés au mur des Fédérés.
 


La Commune est renversée au cours de la Semaine sanglante, qui fut l'objet de très nombreux massacres. On dénombre entre 20 à 30000 morts.

La paix revenue, nous assistons aux mariages de ses frères : Joseph en 1873 avec Marie-Claudine Chervet à Cenves et le 23 Juin 1874 Claude, avec Jeannette Bacot à Tramayes.

Toinon a 41 ans et Marguerite 33 et nous voilà confrontés à un nouveau mystère que le document généalogique ne nous permet pas d'éclaircir. Il nous faut donc imaginer. Le couple a quitté le Creux des Vaults et on le retrouve au bourg de Tramayes comme le prouve la naissance de Claudine le 12 août 1874. Que s'est il passé entre temps ? tenez vous bien c'est compliqué !

Antoine rallume sa pipe et nous dit:

C'est un épisode de ma vie qu'il m'est pénible de raconter.

J'ai de plus en plus de peine à assurer la charge de travail de la ferme. Mon père a 76 ans, il ne peut plus m'aider.
Mon frère Claude qui n'a pas d'emploi se propose de me seconder. Il a treize ans de moins que moi, fort comme un Turc. Depuis son retour du service militaire, il habite avec son épouse Jeannette chez les beaux-parents Bacot à Tramayes. Jeannette à 23 ans, ils sont jeunes mariés.
Depuis quelques temps, j'ai des difficultés de relations avec le nouveau propriétaire , fils du précédent. Je suis fatigué de devoir chaque fin d'année discuter pour le partage des produits de la métairie. Il va même jusqu'à mettre en cause mon honnêteté et c'est une accusation que je ne peux supporter.
En plus, ma petite femme est épuisée par ses maternités successives et vient de m'annoncer encore une prochaine naissance.

Panorama de Saint Jacques des Arrêts

Ma décision est prise. J'ai assez donné. je propose donc à mon jeune frère de me remplacer, ce qu'il accepte avec l'ardeur de ses 28 printemps . J'obtiens l'accord du baron propriétaire et une entente avec Claude pour la reprise du cheptel, qui nous procure l'assurance d'une rente annuelle.
Nous quittons Saint Jacques et nous nous installons provisoirement à Tramayes où nous sommes en relation amicale avec le médecin de la commune. Dans son hôpital, il a sauvé Marguerite lors de la naissance difficile de la petite Françoise. C'est par lui que j'apprends qu'il est propriétaire d'une locaterie, libre depuis le 11 Novembre dans le hameau de Champvent. Le lieu nous convient la maison est confortable et la propriété réduite à seulement 5 hectares sera moins pénible à exploiter.
Nous nous installons donc et faisons l'acquisition de deux vaches, deux chèvres, des poules des lapins, et un cochon pour remplir le saloir en fin d'année. Avec le potager bien entretenu, nous aurons largement de quoi nourrir toute notre petite famille. Le loyer demandé est raisonnable et si je fais quelques cadeaux en nature au docteur, ce sera avec grand plaisir. C'est encore ce bon docteur qui met au monde la petite Claudine à l'hôpital au mois d'Août.

Deux ans après, elle a un nouveau petit frère, Jean-Marie qui est arrivé alors que l'on ne l'attendait pas, le 4 septembre 1876. Nous sommes inquiets car le docteur nous annonce que des cas de variole sont signalés et touchent principalement les enfants en bas âge.
Nous ne tardons pas en faire le triste constat par la mort de nos deux petites, Françoise et Claudine, à quelques jours d'intervalle. Le bébé immunisé par l'allaitement maternel est indemne ainsi que les plus grands qui ont résisté à ce terrible fléau.

Le hameau de Champvent au premier plan

Le bonheur est à nouveau dans les près de Champvent. Les aînés vont à l'école publique de garçons à Tramayes qui est gratuite depuis que Jules Grévy est président de la République et Jules Ferry son premier ministre.
Les garçons ont appris à chanter la Marseillaise qui est désormais l'hymne national. Ils sont fiers de nous rapporter de bonnes notes, particulièrement Jules qui est doué pour les études selon son instituteur.

 

école de Tramayes


Les filles vont à l'école libre des sœurs de Cluny elles apprennent les bonnes manières nous disent-elles. Elles sont en admiration devant la petite Antoinette qui vient de naître, encore avec difficultés, à l'hôpital.
Julie a fait sa communion solennelle ce qui fut l'occasion d'un bon repas à Champvent. Nous avions invité le Docteur et son épouse qui est la marraine de Joanny le numéro 5, un beau numéro, toujours prêt à faire des farces à ses sœurs.
Un soir il avait caché ma cape dans la grange et le soir venu il frappe à la porte close, la capuche sur le nez, après s'être juché sur un tabouret ce qui lui donne une grande silhouette inquiétante. Julie va ouvrir et pousse un hurlement de frayeur devant ce géant inconnu, tout de noir vêtu. Pour un peu, il aurait fait peur à toute la maisonnée.
Je me rends compte, depuis la naissance d'Antoinette, que Marguerite a de plus en plus de peine à assurer le travail de la ferme et l'entretien de la maison. J'ai maintenant la cinquantaine et des économies qui me permettent d'acheter une petite ferme au hameau de la Garde avec seulement un hectare de terrain. Nous déménageons le 11 du mois de novembre 1880.

​​​​​​​Le 1er Mars une petite Joséphine ouvre les yeux mais les referme le mois suivant pour rejoindre ses petites sœurs au cimetière.
 

Une petite maison à La Garde

Les aînés font place aux plus jeunes : Jean-Claude est apprenti chez le sabotier de Tramayes, Marie-Benoîte, soignante à l'hôpital et Jules encouragé par son instituteur se destine à l'enseignement. Par l'intermédiaire de notre docteur il est admis à l'école supérieure de Saint Genis-Laval tenue par les frères Maristes. Il revient en Décembre 1882 pour les obsèques de son grand-père et parrain Pierre-Benoît.

On apprend qu'à Paris se construit une tour métallique à l'occasion de l'exposition universelle et le centenaire de la révolution. Avec ses 169 mètres elle sera la plus haute tour du monde (à l'époque). Un nouveau président pour l'inaugurer, Sadi Carnot qui sera assassiné le 24 juin 1894 par un anarchiste italien, Sante Geronimo Caserio.

Et, pour notre famille, le début des années noires.
 

Antoine-Benoît, a les larmes aux yeux et ne peux continuer son récit, accablé par le chagrin. C'est Jules qui nous confiera la suite de la triste fin de vie de son père au prochain épisode. Préparez vos mouchoirs!

Notre Grand-père Jules, notre aïeul pour les

cousins, le bisaïeul pour les plus jeunes et même le trisaïeul pour les petits, va prendre le relais au prochain épisode. Préparons nous à découvrir une vie bien remplie et, pour ma part exemplaire.

Hameau de Champvent

Hameau de La Garde

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Published by Louis-Antoine - dans Mes écrits

Profil

  • Louis-Antoine
  • 88 ans, bon pied bon œil et joie de vivre.
  • 88 ans, bon pied bon œil et joie de vivre.

Valdorix moine de l'an Mil

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de Louis Antoine l'auteur.
La vie de ce moine écrivain correspond à la naissance de la cité d'Orval que l'on connaît maintenant sous le nom de Paray-le-Monial en Sud-Bourgogne.

http://valdorix.over-blog.com

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTRE DAME DE ROMAY et les souvenirs qui s'y rattachent

Le condensé du livre de Monsieur l'abbé Barnaud :

http://louis-antoine2.simplesite.com/

 

Le Classement

Marguerites du Seigneur.

 

Marguerites-1.jpg
 
Un bouquet de Marguerites
pour le Seigneur
 
Les voies impénétrables du Seigneur,
certains diront le hasard, a voulu que
dans un laps de temps relativement
court : un siècle, 3 jeunes personnes
prénommées Marguerite soient
appelées à une vocation religieuse
et y répondent passionnément
par amour du Christ, chacune à sa
manière. La première  en date
(1620/1700) Marguerite Bourgeoys
religieuse au Canada
La deuxième (1647/1690)
Marguerite-Marie, en France
religieuse cloîtrée.
La troisième (1701/1771)
Marguerite d’Youville fondatrice des
Sœurs Grises au Québec.
Animées d’une même foi mais en
suivant des chemins bien différents,
ces trois religieuses ont laissé une
trace indélébile dans la longue marche
de la chrétienté et on rejoint la
multitude de Saintes et Saints
du Paradis.        

Les Marguerites du Seigneur (nouvelle version)

 

 

 

 

 

 

 
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