.0 034 - La Saga des Thillet. Chapitres 1 - 2 et 3. - Les Images de Grand-Père
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Chapitre I

 

Je me nomme Claude Thillet

Je suis né en l''an de grâce 1650, sept ans après la mort de notre roi Louis XIII. le juste. Mes parents étaient domestiques au château de La Carelle pour le compte de Jean-Marie Magnin seigneur de Vertpré
 

Ce château situé dans un verdoyant vallon sur la paroisse de Saint Antoine d'Ouroux a une longue histoire qui remonte au Moyen Age alors qu'il était seulement relais de chasse pour les sires de Beaujeu. Au xve siècle, en récompenses de services rendus ils en firent don à la famille Nagu.

Ces derniers vendent le fief à la famille Du Bost qui, n'ayant pas de descendance lèguent le domaine à l’Église. Enfin au début du XVIIe siècle, un riche marchand de vin de Beaujeu nommé Louis Antoine Carrige achète la propriété et restaure le château qui était en état d'abandon.

Charmé par la beauté du paysage il en fait sa demeure principale tout en conservant son négoce à Beaujeu. De son épouse il a trois filles mais pas d'héritier mâle. Marie, l'aînée des damoiselles est d'une grande beauté et ne tarde pas a être remarquée par Jean-Marie Magnin seigneur de Vertpré qui s'ennuie dans son château de Tancon et vient chasser à l'invitation de Louis Carrige. Comme il est bien de sa personne et séduisant , la jeune Marie est amoureuse et après un temps de fiançailles leur union est célébrée le 13 juillet de l'an 1610 en l'église d'Ouroux en présence de l’archiprêtre de Beaujeu, du clergé de Monsol et des riches familles de la région. Marie, 10 mois plus tard donne naissance à Rigaud un garçon , qui devenu adulte , écuyer du roi obtient le titre de seigneur de La Carelle. Ce sont ces trois fils, Antoine, Louis et Ferdinand qui rejoignent ma modeste histoire personnelle.
En effet, leur père, de par son état, est souvent par monts et par vaux en cette période marquée par la guerre de Trente Ans contre les Habsbourg, dans laquelle la France est entrée dès 1635, et par les conflits de succession d'Italie et de Lorraine. Son épouse, dame Mathilde, vit donc en permanence au château avec ses trois fils. Le plus jeune a le même âge que moi. Pour leur instruction, leur grand-père a engagé, à demeure un précepteur l'abbé Denogent et, dans sa grande mansuétude, il m'a autorisé à assister aux leçons de calcul et d'écriture. C'est ce qui me permet aujourd'hui de vous décrire les principaux moments de ma vie.

Cette vie d'un jeune paysan du haut Beaujolais a débuté par une enfance heureuse auprès de mes bons parents. Ma mère était cuisinière au château, c'est vous dire que j'étais bien nourri et mon père jardinier. Le potager qu'il entretenait avec soin suffisait à calmer les appétits de toute la famille Carrige avec pour les jours de fête le complément de poule au pot ou de lapin en civet. Lorsque la chasse avait été bonne, le lièvre remplaçait le lapin et j'étais soulagé de voir épargné l'un de mes petits amis que j'avais la charge de nourrir avec les herbes que je cueillais au long du chemin.

A 16 ans, devenu assez fort pour travailler j'apprends le métier de vigneron chez maître Baritel qui possède des vignes à Fleurie en Beaujolais. J'aime bien cette vie proche de la nature et bientôt je maîtrise avec facilité la taille de la vigne.

Pour mes 20 ans le maître du domaine organisa une petite fête par gratitude à mon égard et convia la jeunesse des environs. Un bon repas bien arrosé fut suivi de danses sous le gros tilleul de la cour. Farandoles et quadrilles au son de la vièle du père Arbitel.

C'est en cette joyeuse ambiance que j'ai rencontré Jane Grison de Trades, nièce des Baritel. Avec ses 18 printemps, sa beauté juvénile et son sourire charmeur, il lui fut facile d'enflammer mon cœur de célibataire.

Deux années de fréquentations amoureuses furent nécessaires avant d'obtenir l'accord du père Grison qui aurait sans doute préféré un prétendant plus riche que moi. Enfin le mariage fut décidé et eu lieu en l'église St Antoine d'Ouroux le 15 juin 1675.

Le château de La Carelle était pourvu de dépendances où il nous fut facile d'installer notre logis et assurer pour Jane une heureuse proximité avec mes parents, mon travail à Fleurie nécessitant de longues absences.

Début 1676, Jane m'annonça la bonne nouvelle: j'allais être père ! Je rayonnais de bonheur jusqu’à ce que l'enfant, un garçon naisse le 21 décembre en apportant avec lui la malédiction dans ma vie.

Mon bel amour ne survécut pas à la forte fièvre que provoqua la naissance du petit Pierre. Le médecin impuissant parla de fièvre puerpérale qu'il désigna comme un fléau frappant de nombreuses familles. Mon chagrin fut tel que je songeais à la rejoindre en me supprimant noyé dans la Grosne. C'est mon devoir de père qui me sauva en me mettant face à mes obligations familiales.
 

L'enfant, recueilli par les parents de Jane trouva par bonheur une voisine qui venait d'avoir un bébé et dont la forte poitrine assurait du lait en abondance. La mère de Jane se chargea des soins journaliers aidée pas sa fille Marie âgée de 16 ans.

Inconsolable je me suis enfermé dans une mélancolie solitaire que seul un travail acharné put distraire. Et cela durant cinq années pendant lesquelles le roi Louis XIV se dota d'un magnifique château à Versailles tout en déclarant la guerre à l'Angleterre. La rumeur dit aussi que sa maîtresse, la marquise de Montespan, se découvrit une rivale en la personne de Madame de Maintenon.

Pendant ces années j'ai envoyé une part de mon salaire aux parents Grison mais sans la moindre affection pour le petit Pierre que, dans mon malheur, je rendais responsable de la mort de sa mère.
Cette absurdité me fut révélée et reprochée par le curé d'Ouroux qui était un saint homme respecté de tous. Il m'ouvrit les yeux ainsi que mon cœur endurci par le chagrin. Suivant son conseil je me suis rapproché de mon fils en découvrant un garçon intelligent et heureux de retrouver son père.

Mes visites fréquentes à Trades me firent apprécier celle qu'il appelait maman Marie. Ma vie solitaire, autant qu'un amour naissant, me firent lui demander de m'épouser ce qu'elle accepta n'ayant pas d'autres prétendants. De notre union naquirent trois enfants dont le premier ne survécut pas puis Benoîte le 29 octobre 1685 et Thomas le 23 décembre 1688.

A chaque naissance, Marie est heureuse et moi je suis comblé. J'ai 45 ans et j'espère avoir encore d'autres petits si Dieu me prête vie.

Le récit s'arrête là. Claude Thillet ne verra pas grandir ses enfants, terrassé par une crise cardiaque à l'âge de 47 ans

Note de l'auteur 

Seuls les noms et prénoms en caractères italiques sont imaginaires ainsi que la situation des parents de Claude au château et le décès prématuré de Jane suivi du remariage avec Marie. Cet épisode m'a été dicté par le nombre d'années étonnant (9 ans) entre la naissance de Pierre et celle de sa sœur Benoîte. En réalité les dates de naissance et de décès de Claude et de Jane ne sont pas connues. Seule l'estimation de leur naissance doit se situer avant 1656, en raison de la naissance de Pierre en 1676.

Au fil des générations qui suivront, les sources généalogiques et l'Histoire de France côtoieront la fiction imaginaire du roman de votre doyen, Maurice Thillet.

à suivre la vie de Pierre Thillet 1676/1740 qui sera forgeron

 


 

Chapitre II 1676- 1740

Je me nomme Pierre Thillet

 

Je suis né au village Saint Antoine d'Ouroux le 21 décembre 1676. ( Louis XIV a 37 ans.). Ouroux, petit village dans le vallon où la Grosne est rejointe par la Carelle, le ruisseau qui a donné son nom au château où mes grand-parents étaient domestiques. A ma naissance, ma maman fut frappée de forte fièvre et me donna la vie au prix de la sienne. Je fus confié à ma grand-mère maternelle mémé Grison qui m'entoura d'affection, aidée par sa plus jeune fille Marie.

J'ai donc passé toute mon enfance à Trades où le grand père Grison était forgeron. C'était un personnage hors du commun, de taille impressionnante malgré son âge et ses cheveux blancs. Il dégageait de sa personne une autorité qui lui gagnait le respect des habitants de Trades. Je le craignais et me cachais dans les jupes de Marie lorsqu'il était de mauvaise humeur. Dès que j'ai commencé à parler je pensais que Marie était ma maman, ne connaissant pas le drame qui avait accompagné ma naissance.

Mon père, je le voyais rarement et il avait toujours l'air triste. Il me regardait à peine et ne restait que quelques heures avant de repartir dans les vignobles du Beaujolais.

Heureusement, en grandissant je pouvais jouer dans les rues du village avec les garçons de mon âge. Souvent, Monsieur le Curé nous faisait entrer dans la sacristie et nous enseignait les rudiments d'instruction religieuse, mais comme nous ne savions ni lire ni écrire il nous fallait apprendre par cœur la vie de Jésus, depuis sa naissance jusqu'à sa mort sur la croix. Fier de moi, je récitais la leçon du jour à la maison.

Comment a t'il fait pour rédiger ces mémoires s'il ne savait pas écrire ?

Mon gendre Benoît Bouchacourt, clerc de notaire à Cluny, a étudié au petit séminaire de Semur-en-Brionnais, avant de connaître ma fille Catherine C'est lui qui m'a proposé d'écrire mes souvenirs. Avec patience il m'a écouté pendant des heures.

La France est en deuil, la reine, Marie-Thérèse décède le 30 juillet, 1683. Elle s'éteint, dans sa quarante sixième année, laissant Louis XIV sincèrement affecté par la perte d'une épouse infiniment pieuse et modeste. Il se console avec Madame de Maintenon et se marie secrètement avec elle à Versailles le 10 Octobre 1685.

Des souvenirs j'en ai plein la tête, des bons et des mauvais. Parmi les bons, j'ai vu revenir un jour mon père tout bizarre. Il m'a regardé longuement, m'a souri et m'a pris dans ses bras puissants de vigneron puis m'a soulevé de terre. J'avais sept ans et j'ai compris ce jour là que je n'avais pas connu ma vraie maman et, que la tristesse de mon père était causée par le grand amour qu'il avait perdu.

Je l'ai entendu parler d'elle et de sa rencontre avec le curé d'Ouroux dont les paroles avaient été bienfaisantes et lui avaient dérouillé le cœur. Je voyais aussi que ses paroles ne laissaient pas insensible maman Marie qui avec ses 23 ans redoutait de devoir coiffer sainte Catherine ! Mon père sembla découvrir toutes les qualités de sa belle sœur et quelques mois plus tard demanda sa main au père Grison qui accepta joyeusement.

Le mariage se fit en toute simplicité le 5 Avril 1683 et, de ce jour, les visites paternelles devinrent régulières. Marie était resplendissante mais la mémée Grison beaucoup moins car elle ne comprenait pas pourquoi sa fille n'enfantait pas.

Au printemps suivant elle fut rassurée, le ventre de Marie s'arrondit de mois en mois et le 29 octobre 1685 naquit ma petite sœur Benoîte puis trois ans plus tard mon frère Thomas le 23 décembre 1688. Pour un peux il se serait appelé Noël !

J'ai maintenant 12 ans et l'inactivité me pèse. Le père Grison m'embauche à la forge pour actionner le soufflet. Je suis émerveillé de voir ces morceaux de fer incandescents se transformer sous le marteau en piochon, en faucille ou en serpette. C'est aussi l'année de ma communion solennelle qui me vaut un costume tout neuf fabriqué par la mémé et des sabots vernis. Jusqu'à ma vingtième année j'aide donc le grand père qui me laisse maintenant frapper l'enclume.

J'en profite pour forger un chandelier à trois bougies avec des torsades ornées de marguerites. J'en fait don au curé Martin pour son église. Je fais aussi des pique-feu pour les voisines du hameau et une jolie pelle à cendre pour la mémée qui trouve que je suis bien doué.

Mon apprentissage terminé le père Grison juge qu'à vingt ans, il est temps que je gagne ma vie. Il est très ami avec Claude Ducroux taillandier à Tramayes qui lui dit rechercher un ouvrier et me propose la place. J'accepte avec joie car j'ai besoin de sortir de mon terrier et de voir du pays.

Me voilà donc parti, mon baluchon sur l'épaule et mon marteau au ceinturon. Je sifflote sur le chemin qui monte jusqu'à ce qui est pour moi la ville où je vais passer une bonne partie de ma vie d'adulte. Tramayes est à 7 Km en passant par le col de la Croix de l'Orme. Je suis déjà venu pour la fête annuelle et je connais la forge de Claude Ducroux à l'entrée du village.

Je suis accueilli à bras ouverts comme si j'étais de la famille. Huguette la patronne me présente ses trois filles dont la plus jeune, Marguerite, a tout juste 11ans, puis elle me montre la chambre au dessus de la forge qui sera mon domaine. C'est la première fois que j'ai une chambre pour moi tout seul !

Le lendemain, sans plus attendre, je prends connaissance de la forge et du travail qui ne manque pas en raison du départ de l'ancien qui m'a précédé. Des commandes de matériel agricole, des pièces pour les carrioles et les chars vont m'occuper plusieurs semaines. Le patron Ducroux s'est spécialisé en taillanderie, ses couteaux sont célèbres dans toute la région. Il me fait entière confiance.

Je me plais bien au sein de la famille Ducroux; Dame Huguette prend soin de moi et les filles se relaient pour me faire des farces en ricanant. L'aînée a 15 ans et a déjà un bon-ami dans le secret de son cœur. La seconde veut entrer en religion chez les sœurs de Cluny et la troisième tient son prénom au renom de sœur Marguerite Alacoque que les apparitions du Sacré-Coeur en 1675 ont rendu célèbre.

La petite Marguerite est la plus coquine des trois.et aussi la plus belle. Blonde avec les yeux bleu pastel qui deviennent bleu verts lorsqu'elle est contrariée. Elle prend alors une mine boudeuse et se réfugie près de moi dans la forge. Ce rôle protecteur de grand frère m'enchante, comme je l'avais été auprès de ma petite sœur Benoîte, du même âge.

Marguerite est élève à l'école des sœurs. L'ordonnance royale du 13 décembre 1698 édictée par Louis XIV oblige les parents de France à envoyer leurs enfants jusqu'à 14 ans dans les écoles paroissiales, dites "petites écoles".

Le dimanche je ne vais pas à la messe car je fais les 7 km à pied qui me séparent de maman Marie. Elle est restée à Ouroux avec Benoîte et mon frère Thomas. Habillée de noir, elle est inconsolable de la perte de son mari, mon père, qu'une crise cardiaque à terrassé dans la force de l'âge. Je fais en sorte qu'elle ne manque pas d'argent pour payer ses dépenses courantes., ni d'affection pour consoler sa peine.

Ainsi le temps passe, Marguerite a grandi. Elle est devenue une belle jeune fille dont les charmes ne me laissent pas insensible. De son côté elle me regarde souvent avec un sourire énigmatique et reste de long moments en ma compagnie. Elle me dit ne pas aimer les garçons de son âge qu'elle trouve grossiers et malfaisants. Je n'ose lui avouer le trouble que j'éprouve en sa compagnie mais, elle n'est pas aveugle et c'est elle qui fait le premier pas en se serrant contre moi un soir d'été.

La suite se conclut par un mariage l'année suivante, le 17 juin 1704, en l'église de Tramayes. Dix années nous diffèrent mais heureusement je suis en pleine forme, n'ayant pas abusé de boisson ni de tabac. J'ai une santé de fer forgé.

Cette différence d'âge ne semble pas déplaire à Marguerite, au contraire et son amour me le prouve chaque jour que Dieu fait. Curieusement, ce grand amour ne porte pas de fruit.

En 1709, l'hiver est le plus froid du siècle . Mâcon atteint les −26 °C, la Saône gèle pendant tout le mois de Février. Ces intempéries entraînent une famine et le début de nouvelles révoltes paysannes.

Enfin pour notre foyer, en 1710, la naissance d'un garçon, Humbert, aussi blond que sa maman puis, en 1711, Joseph qui me ressemble et enfin Catherine en 1716 dont la naissance comble de joie Marguerite qui désirait avoir une fille. Avec notre petite famille, la vie suit son cours, le travail aussi reprend avec le retour du beau temps.

La foire à Tramayes


La France à vu mourir successivement les dauphins. Le roi Louis XIV souffre de douleurs à une jambe. C'est la gangrène qui l'emporte le 1er septembre 1715. À sa mort, il laisse par testament la couronne à son arrière-petit-fils, Louis XV (5 ans). Dès le lendemain, son neveu le duc Philippe d’Orléans obtient la régence.

Nos enfants ont grandi sans problèmes majeurs. Puis vient le temps des fréquentations et des mariages qui se succèdent. Humbert le blond jeune homme de 25 ans est charpentier à Cenves il épouse en 1715 Claudine Dailler la fille aînée de son patron. Notre fille Catherine a 19 ans. A la noce d'Humbert elle fait connaissance de Benoît Bouchacourt qui est clerc chez maître Alamagny notaire à Cluny. Ils se marient l'année suivante à Cenves.

Cinq ans plus tard c'est au tour de Joseph en 1740 de convoler en juste noces à l'âge de 29 ans avec Marie Gachot qui a 2 ans de plus que lui et dont les parents ont une ferme toujours à Cenves.

Les enfants sont casés et moi je suis usé par toutes ces années de travail. J'ai acheté une petite maison dans le bourg de Cenves pour nous rapprocher de nos enfants et petits enfants: trois garçons pour Humbert et Claudine dont un petit Pierre qui est mon filleul ainsi que le petit Joseph chez les Bouchacourt. Toute cette petite famille fait le bonheur de Marguerite ma chère épouse toujours aussi vaillante et enjouée. Elle est mon rayon de soleil, mon réconfort dans les moments de fatigue et de découragement.

J'ai mal à la tête ........

Ainsi se termine le récit que m'a confié Pierre mon beau-père dans sa petite maison de Cenves. Au matin du 10 Mai 1740 il ne s'est pas réveillé. Il n'avait que 64 ans. (signé Pierre Bouchacourt)
 

Note de l'auteur

Ce récit est entièrement imaginaire pour ce qui concerne le décès de Jane et le remariage de Pierre avec Marie Grison, n'ayant d'autres détails que les dates et lieu de naissance, de mariage ou de décès. De même, la profession de forgeron m'a été inspirée par mon enfance chez mon grand père maternel qui était taillandier à Chauffailles.

N.B : Pour compléter l'histoire de Pierre Thillet, son épouse Marguerite a vécu jusqu'en 1765. Elle avait sans doute 88 ans mais il se peut même que ce soit 98 ans, mais je l'ai rajeunie de 10 ans pour les besoins du roman. En effet si je tenais compte de la source généalogique en ma possession, Marguerite se serait mariée à 37 ans, soit 9 ans de plus que Pierre et aurait eu son premier enfant, Humbert, à 43 ans, Joseph à 44 ans et sa fille Catherine à 49 ans!

Joseph sera le héros du prochain épisode.

Il sera instituteur

 

 

Chapitre III

Je me nomme Joseph Thillet

Je suis né à Tramayes la nuit de Noël, comme le petit Jésus.

Un an après Louis XV.

J'ai vécu une enfance heureuse choyé par maman Marguerite qui redoublait de soins à mon égard en raison de ma santé fragile.

J'enviais mon grand frère Humbert qui n'était jamais malade, je chérissais ma petite sœur Catherine et j'admirais mon père qui transformait, sur son enclume, les barres de fer incandescentes en beaux et solides outils.

J'ai eu la chance que le vieux roi Louis XIV décrète obligatoire l'instruction des enfants dans tous les villages de France. C'est ce qui me permet de rédiger mes mémoires pour la postérité. Je ne suis pourtant pas intellectuel mais j'aime bien écrire et je me passionne pour l'Histoire de France. Sachant que le roi a pratiquement le même âge que moi, j'aime suivre son parcours royal dans la gazette du Mâconnais que nous recevons à la maison. La religieuse qui nous instruit est satisfaite de mon travail et de ma bonne conduite. Ma petite sœur Catherine est encore plus complimentée que moi, à la satisfaction de nos parents.

Mon grand frère n'a pas eu droit à l'instruction obligatoire mais il a tout de même quelques notions d'écriture et de calcul. Il compense par une force peu commune qui fait de lui un champion au jeux de quille.

J'ai 11 ans lorsque j'apprends que le jeune Louis a été sacré roi de France. J'en ai 14 lorsqu'il épouse Marie Lesczynska et je ne me vois pas du tout épouser ma copine Lucie l'année prochaine bien que je rève parfois de me blottir dans son lit. C'est à cet âge que j'ai mon diplôme de fin d'étude à la petite école.

L'inspecteur qui nous a fait passer l'examen conseille à mon père de m'envoyer à Mâcon au collège des Jésuites afin de poursuivre mes études. Le travail de forgeron assure à la famille une aisance financière qui lui permet de payer les frais afférents à l'instruction et la vie en pensionnat. Il me demande mon avis. Je suis un peu réticent car je n'ai jamais quitté le cercle familial mais, apprendre plus encore, me réjoui d'avance et j'accepte.

Me voilà donc parti début septembre avec une petite caisse en bois contenant quelques affaires et linge de rechange. Pour l'occasion ma mère m'a fait confectionner par le tailleur de Tramayes un costume à pantalon long complété par des chaussures en cuir qui me font mal aux pieds. Je me trouve un peu ridicule mais il parait que les fils de bourgeois de Mâcon que je vais côtoyer s'habillent de cette façon.

En effet, je ne me fait pas remarquer à mon arrivée. Un père Jésuite nous accueille et m'indique quel sera mon emploi du temps puis me dirige vers le dortoir où se trouve ma place près de la fenêtre.

J'ai le cœur gros ce premier soir en pensant à Maman Marguerite qui va me manquer et cette mélancolie me poursuivra jusqu'aux fêtes de Noël où je retrouve ma famille pour une semaine de vacances. Il me faut conter en détails mes journées d'étudiant, décrire mes amis, mes professeurs et les matières qui nous sont enseignées. Une seule est pour moi rébarbative : la classe obligatoire de latin. C'est pourtant ce qui semble le plus important pour nos maîtres Jésuites qui nous obligent même à nous exprimer en latin.

La vie au pensionnat est austère et la discipline rigoureuse. Ce que je crains le plus est le lever du matin, le débarbouillage dans une pièce aérée hiver comme été par les fenêtres ouvertes et la messe qui suit avec le ventre creux pour recevoir la sainte communion. Certains de mes camarades ne supportent pas ce régime et perdent connaissance, provoquant l'affolement dans la chapelle.

Le reste de la journée est consacré à l'enseignement entrecoupé de courtes récréations. Notre seule sortie, le dimanche, en rangs par deux pour une promenade le long de la Saône est l'occasion de constater que la vie continue, que le soleil brille, que les filles sont belles sous leurs ombrelles. J'ai hâte de retrouver Tramayes lors des grandes vacances.

Ce régime dura trois ans qui furent les plus tristes de mes jeunes années mais qui me permirent d'obtenir le diplôme certifiant la qualité d'instituteur primaire. J'aurais pu continuer pour accéder à l'enseignement supérieur mais la mesure était comble et j'avais besoin de me retrouver libre et profiter des grandes vacances de cet été 1729.

Le 4 septembre de passage à Mâcon, j'achète la gazette et j'apprends que la jeune reine Marie vient d'enfanter. C'est un garçon qui se prénomme Louis comme le roi. C'est le nouveau Dauphin, la succession est assurée.

Me voici à 18 ans en recherche d'un emploi. Un peu trop jeune pour les petites écoles, j'ai la chance d'apprendre que le chevalier Antoine-Alexandre Michon recherche un précepteur pour ses enfants au château de Pierreclos. Le chevalier est bien connu dans la région car en 1713 il a fait l'acquisition du comté de Berzé-le-Châtel du fief de Saint Sorlin et de la baronnie de Cenves. Il doit son immense fortune à l'héritage de son père Jean-Baptiste Michon, écuyer, conseiller et procureur du Roi au bureau des finances de la Généralité de Lyon.
 

Le château de Pierreclos.

Les bonnes recommandations que m'ont laissé les Jésuites facilitent mon engagement. Je fais donc connaissance de la famille Michon. C'est une famille nombreuse de 7 enfants, trois garçons et quatre filles. Je me retrouve en charge de cette petite tribu à l’exception des deux plus jeunes. Cinq élèves dont les aînés ont déjà quelques notions de lecture et d'écriture. Craignant la sévérité de leur père, ce sont des enfants bien élevés qu'il m'est facile d'intéresser à mon enseignement d'autant plus que mon prédécesseur était très âgé et sourd comme un pot de confiture. Dame Michon est enchantée et apprécie la pédagogie issue des cours de la Compagnie de Jésus.

Mon séjour chez les Jésuites ne m'a pas condamné à la chasteté et l'ardeur de mes 22 ans me pousse à lutiner une servante nommée Fantine. Elle est plus âgée que moi et belle comme un cœur de rose. Elle n'est pas insensible à mon charme mais elle est mariée à un dragon du roi parti en expédition punitive contre les protestants des Cévennes. Notre idylle reste donc au stade des caresses et des baisers en cachette ce qui n'apaise pas le feu qui couve en moi. Il est temps que je me trouve une fiancée officielle.

Mon frère Humbert qui travaille chez le charpentier de Cenves me donne l'exemple. Il se marie avec la fille de son patron Claudine Dailler le 18 Janvier 1735. Il est suivi par ma sœur Catherine qui épouse le 15 février le clerc de notaire Benoît Bouchacourt. Mes parents ont vendu la forge et les biens qu'ils possédaient à Tramayes et ont acheté une petite maison dans le bourg de Cenves pour une retraite bien méritée.

Pour moi la fiancée ne se présente pas, je suis peut-être trop difficile après avoir connu Fantine. Elle a quitté le château pour rejoindre son dragon. Je m'enferme dans un célibat de vieux garçon, égayé par les enfants dont j'ai la charge. Les deux aînés sont pensionnaires chez les Oblats de Mâcon remplacés par les deux plus jeunes, des filles espiègles et bavardes comme des pies grièches. Je leur apprends de petites cantilènes que j'accompagne avec mon pipeau pour le grand plaisir de dame Michon. Tous mes jours de congés se passent chez mes parents où chez mon frère Humbert à qui je donne un coup de main pour porter les pièces de bois. C'est un bon exercice qui me change du tableau noir et me fait prendre des couleurs.

C'est lors d'une fête patronale que je rencontre Marie Gachot. Elle a deux ans de moins que moi, jolie, d'une beauté naturelle, un peu forte à mon goût mais tellement joyeuse et délurée qu'elle réussit à me sortir de ma timide réserve. L'année de fiançailles nous paraît bien longue mais nous devons respecter les principes religieux sous le regard du curé de Trades qui ne m'a pas en odeur de sainteté en raison de mon parcours jésuitique.

Enfin le grand jour arrive. Il fait froid ce 23 février 1740 qui nous voit convoler en justes noces entourés de nos familles respectives. Une petite fête suit la cérémonie religieuse et un bon repas à l'auberge de Trades. Les invités sont ravis, les jeunes mariés aussi, surtout le lendemain matin après une nuit de noce torride et un sommeil réparateur.

En Juillet, l'instituteur de Cenves prend sa retraite et sur la recommandation de mon frère Humbert, j'obtiens de l’évêché l'autorisation de lui succéder à la rentrée prochaine.

Le grand-père Pierre est heureux, ses enfants sont bien mariés, et toute la famille est réunie dans le village de Cenves. Son bonheur est de courte durée car le 10 Mai suivant notre mariage, il fait une attaque cérébrale dans la nuit et meurt paisiblement dans les bras de maman Marguerite.

Un aïeul s'éteint un bébé voit le jour.

C'est une petite Marguerite comme sa marraine quatrième enfant du couple Humbert et Claudine.

Pour notre foyer, les enfantements vont se succéder. En 1741, un garçon, Pierre qui décède à la naissance; en 1742, Élisabeth que le bon Dieu rappelle à 3 ans; Puis 1743, un autre petit Pierre qui ne vit qu'une semaine; Enfin 1745, André qui nous demeure bien vivant en rompant la malédiction qui semble nous frapper et qui nous éprouvera encore en 1747, une petite Marie ouvre les yeux juste le temps de son baptême et les referme pour l'éternité.

Mon épouse est désespérée, elle ne veut plus d'enfants mais trois ans après, en 1750, une minuscule petite Elie nous rappelle que l’œuvre de chair porte des fruits. C'est un bébé ravissant qui console provisoirement sa maman car la série des deuils n'est pas terminée. En 1752 c'est un petit Claude qui meurt au bout d'un mois. Cette fois c'est moi qui suis déprimé par cette succession de décès, Je ne désire plus procréer.

Dans le cimetière de Cenves les petite croix s'alignent pour de nombreuses familles affligées. Ma résolution ne tient pas longtemps et heureusement car en 1753 nous avons le bonheur d'annoncer la naissance de Joseph et d' Antoinette les jumeaux . Pour conjurer le sort j'ai demandé à ce que le garçon ait le même prénom que moi. Décision efficace puisqu'à l'heure où j'écris ces lignes, il est à mon côté solide comme un roc de la montagne de Dun.

Il n'a pas connu sa jumelle. Antoinette nous a quitté au printemps suivant. La série noire aurait du se terminer avec ce dernier enterrement c'était sans compter sur la méchanceté de la Grande Faucheuse qui nous enleva, victime d'une rougeole , le petit dernier José qui venait de fêter ses deux ans. C'est, pour nous, en 1758, la dernière page des actes de naissance. .

Au royaume de France, des événements nous sont rapportés par les colporteurs. Beaucoup de rumeurs concernant la marquise de Pompadour qui a la faveur du roi. De janvier à mai 1750 : des émeutes à Paris font suite à la volonté du comte d'Argenson qui a entrepris de moraliser Paris en expulsant vers la Louisiane les filles de mauvaise vie et les vagabonds. En 1757, Robert Damiens blesse Louis XV d'un coup de canif. Il sera écartelé en place de Grève le 28 mars.

Pendant que se déroulent ces événements et que nous subissons nos malheurs successifs, je suis l'instituteur officiel de la petite école paroissiale de Cenves depuis la rentrée de Septembre 1740.

Chaque année j'enseigne différentes matières à une vingtaine d'enfants, garçons et filles à l'étonnement de notre évêque car dans les autres écoles les filles ne sont pas admises. Cette discrimination me révoltant, dès la deuxième année j'ai pris sur moi de ne pas respecter cette décision injuste. Le curé de Cenves n'était pas d'accord mais j'ai tenu bon à la grande satisfaction des mamans toutes illettrées qui voient enfin leurs filles sortir de l'ignorance.

A ma satisfaction personnelle aussi en raison de l'attention des filles à suivre mes leçons contrairement aux garçons qui pensent plus aux parties de billes qu'à la grammaire.
 

      La petite école est attenante au presbytère et le curé Troncy est donc sur place pour les leçons de catéchisme. Certains enfants ont beaucoup de mérite ayant à faire de nombreux kilomètres, par tous les temps, depuis les hameaux dispersés de Cenves. Mes neveux et nièces sont plus chanceux car Humbert habite à l'entrée du bourg. L'aîné des garçons, Pierre et le second Joseph ont quitté mon école et sont pensionnaires chez les Oblats de Mâcon.

Ainsi la vie déroule ses instants de bonheur mais aussi de peine. Le 28 Novembre 1765 notre maman Marguerite nous quitte, à l'âge de 88 ans. Elle n'aura pas eu le temps d'attendre le mariage de ses petits enfants Elie et Joseph les seuls avec André qui sont parvenus à l'âge adulte. Notre petite Elie se marie le 4 février 1777 avec Jacques Crozier cultivateur à Cenves; Ils se connaissent depuis l'école. Mon fils, Joseph, a rencontré Marie Anne Julliard à la noce d'Elie. Leur mariage a lieu le 1er février 1780. André reste vieux garçon, il travaille chez son oncle Humbert.

Nous avons enfin acquis la sérénité d'une vie bien remplie. J'ai laissé ma place d'instituteur à une religieuse de Cluny. Le petit potager suffit à m'occuper et à fournir à Marie les légumes nécessaires à notre subsistance. J'ai 76 ans.

J'aimerais terminer cette lettre à mes descendants sur cette note de bonheur mais la Grande Faucheuse ne m'en laisse pas le choix.

Le 29 aout 1788 notre chère fille Elie décède à 38 ans en accouchant de son sixième enfant, Philibert, qui ne survivra pas. La même année, le 19 novembre, c'est mon frère Humbert qui nous quitte à l'âge de 78 ans. Il laisse à leur chagrin sa veuve Claudine, 6 enfants éplorés et 3 petits enfants en âge de se marier.

Ces décès successifs me causent beaucoup de peine. Je ne supporte plus tous ces enterrements. Avec Marie nous en avons subi plus que notre compte.

 

 

Pourquoi Seigneur tant de pleurs pour si peu de joie ?

 

Joseph Thillet aurait pu poser la question en direct au paradis. Il décède à 79 ans dans d'atroces souffrances trois ans après son frère le 25 Novembre 1791. Marie en fidèle épouse le rejoint à 78 ans le 10 avril de l'année suivante.

 

En tenant compte de l'échelle on constate que nos ancêtres n'ont pas beaucoup bougé à chaque génération . A commencer par Ouroux puis Tramayes, Cenves et Saint Jacques. Il faudra arriver au grand-père Jules pour voir du pays!

Mais patience, il nous faut encore rencontrer José à Cenves, Pierre-Benoît et Antoine-Benoît à Saint- Jacques des Arrêts aux prochains épisodes.

La suite avec Joseph fils de Joseph surnommé José, et encore beaucoup de deuils. Pas facile de romancer avec autant de peines!

 

 

 

 

 

 

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Published by Louis-Antoine - dans Mes écrits

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  • Louis-Antoine
  • 88 ans, bon pied bon œil et joie de vivre.
  • 88 ans, bon pied bon œil et joie de vivre.

Valdorix moine de l'an Mil

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de Louis Antoine l'auteur.
La vie de ce moine écrivain correspond à la naissance de la cité d'Orval que l'on connaît maintenant sous le nom de Paray-le-Monial en Sud-Bourgogne.

http://valdorix.over-blog.com

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTRE DAME DE ROMAY et les souvenirs qui s'y rattachent

Le condensé du livre de Monsieur l'abbé Barnaud :

http://louis-antoine2.simplesite.com/

 

Le Classement

Marguerites du Seigneur.

 

Marguerites-1.jpg
 
Un bouquet de Marguerites
pour le Seigneur
 
Les voies impénétrables du Seigneur,
certains diront le hasard, a voulu que
dans un laps de temps relativement
court : un siècle, 3 jeunes personnes
prénommées Marguerite soient
appelées à une vocation religieuse
et y répondent passionnément
par amour du Christ, chacune à sa
manière. La première  en date
(1620/1700) Marguerite Bourgeoys
religieuse au Canada
La deuxième (1647/1690)
Marguerite-Marie, en France
religieuse cloîtrée.
La troisième (1701/1771)
Marguerite d’Youville fondatrice des
Sœurs Grises au Québec.
Animées d’une même foi mais en
suivant des chemins bien différents,
ces trois religieuses ont laissé une
trace indélébile dans la longue marche
de la chrétienté et on rejoint la
multitude de Saintes et Saints
du Paradis.        

Les Marguerites du Seigneur (nouvelle version)

 

 

 

 

 

 

 
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